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7ème Sens avec Ali El Yousfi Alaoui : Ramadan Vs Spiritualité / Le Grand Malentendu ?

Ali El Yousfi Alaoui / Chercheur en Histoire des Idées politiques en Terre d'Islam.


À l’approche du Ramadan, la même scène se rejoue : des rues plus calmes à l’heure de la rupture du jeûne, des marchés pleins, des tables chargées… et, paradoxalement, une nervosité sociale qui contredit l’idée même de recueillement. C’est ce décalage que met en lumière un échange diffusé dans l’émission « 7e sens », où un chercheur en histoire des idées politiques en terre d’Islam interroge, sans provocation gratuite, un « grand malentendu » : celui qui confond la mécanique du jeûne avec l’expérience spirituelle.



L'émission 7ème Sens animée par Rachid Hallaouy sur LODJ Média

D’entrée, l’invité insiste sur une nuance sémantique qui n’en est pas une : dans l’islam, explique-t-il, seul Dieu est « sacré ». Le Ramadan, lui, est un mois « béni ». Derrière ce détail, une conséquence lourde : sacraliser le mois revient parfois à sacraliser des comportements sociaux, des injonctions, voire des rapports de force. Or la spiritualité, rappelle le chercheur, ne se décrète pas : elle suppose une adhésion volontaire, une quête de sérénité, un effort de solidarité. Quand le Ramadan est vécu comme une contrainte, il devient une tension.

Le débat déroule ensuite les couches de ce malentendu. Religieuse d’abord : l’invité évoque des divergences d’interprétation, notamment autour du statut du jeûne et de la notion de châtiment. Ce pluralisme, loin d’être un problème en soi, devient explosif lorsque certaines lectures sont imposées dans l’espace public comme une norme unique, transformant un mois de recueillement en terrain de surveillance sociale. Politique ensuite : la religion peut être instrumentalisée, non pas toujours par cynisme, mais par compétition symbolique — « qui défend mieux la foi » — au risque d’alourdir la pression sur les individus, en particulier ceux qui s’écartent, discrètement, des pratiques majoritaires.

Le cœur de la discussion bascule alors vers un argument central : au XXIe siècle, la connaissance religieuse n’est plus l’apanage d’un cercle fermé. Traductions, accès aux textes, débats publics… tout cela permet à chacun de se situer. Le chercheur rappelle un passage coranique souvent méconnu dans sa portée sociale : pour ceux qui ne jeûnent pas, il existe une logique de compensation par la charité. Mais, dit-il, cette dimension est rarement mise en avant, comme si l’on préférait la peur à la pédagogie. Résultat : la religion est présentée sous l’angle du « halal/haram », du « paradis/enfer », et la spiritualité se retrouve écrasée par une grammaire d’obligation.

Cette pression, selon lui, se lit dans le quotidien : disputes, agressivité au volant, absentéisme, irritabilité. Le jeûne devient un alibi, et non un apprentissage intérieur. Plus troublant encore : le mois censé apprendre la sobriété s’accompagne d’une hausse de la consommation alimentaire — un chiffre de dix-huit pour cent est cité — comme si la privation diurne devait être « remboursée » la nuit. Le Ramadan se rapproche alors d’un rituel consumériste, comparable, dans sa logique, à certaines dérives de Noël : l’esprit s’efface derrière le marché.

Le chercheur y voit le symptôme d’un individualisme plus profond : on pense à son estomac, au mieux à sa petite famille, moins aux autres. Et même le monde des « cadres » et des intellectuels, ajoute-t-il, n’échappe pas au repli : beaucoup comprennent, mais se taisent, préférant la tranquillité à l’engagement. Or, dit-il, partager ne devrait pas se limiter au pain ou à l’argent : il faudrait aussi partager le savoir.

Au fond, le Ramadan agit comme un révélateur collectif : la prière peut rester intime, mais le jeûne, visible, expose les contradictions d’une société. D’où l’appel final : « laisser la religion tranquille », sortir de la surenchère morale, revenir à une spiritualité apaisée, contextualisée, et surtout libre.
Mercredi 25 Février 2026