À neuf heures, la CIA. À neuf heures trente, le buzz.

Et si, chaque matin, après le briefing sur les menaces du monde, Trump recevait celui sur les moyens de faire parler de lui ?


Imaginons une Maison-Blanche où deux équipes se succèdent : la première explique au président ce qui menace l’Amérique ; la seconde cherche ce qu’il pourrait annoncer pour occuper la planète médiatique. Cette fiction satirique explore une mécanique du pouvoir : transformer l’attention en instrument politique, jusqu’à faire de chaque journée une nouvelle obligation de surprendre.



Les scènes, dialogues et personnages secondaires qui suivent sont imaginaires.

Tous les matins, dans mon petit cinéma intérieur, Donald Trump reçoit le patron de la CIA. Un dossier épais, des cartes, quelques photographies satellites. Le monde tient provisoirement dans une chemise cartonnée.

Le directeur commence. Une menace terroriste, une cyberattaque, des mouvements militaires suspects, une opération délicate dont personne ne doit connaître l’existence. Le président écoute, interrompt, réclame une explication plus courte. Il veut savoir qui gagne, qui paie et pourquoi cela prend autant de temps.

Puis vient la question :
— Est-ce qu’on peut en parler ?
— Surtout pas, Monsieur le Président.

Voilà bien le problème du renseignement : il produit des informations extraordinaires dont on ne peut rien faire devant les caméras.

À neuf heures vingt-neuf, le directeur repart avec ses secrets. À neuf heures trente, une autre porte s’ouvre.

Cette équipe-là ne porte pas de dossier épais. Trois personnes, deux téléphones, une tablette. Aucun satellite à l’écran. Seulement des courbes d’audience, des titres de presse et une question qui semble commander toutes les autres :

— Qu’est-ce qu’on leur donne aujourd’hui ?

Dans ma fiction, ce petit groupe s’appelle le Bureau des idées auxquelles personne n’avait pensé. Son recrutement exige une compétence rare : proposer une énormité avec le sérieux d’un conseiller budgétaire.

Le premier prend la parole.
— Nous pourrions annoncer que nous allons récupérer un territoire.

Trump réfléchit.
— Déjà fait.
— Renommer quelque chose ?
— Il faut trouver plus grand.

La deuxième conseillère fait défiler son écran.
— Exclure un pays d’un programme, menacer une organisation, proposer une rencontre impossible…

Le président relève la tête. Enfin du concret.

Le troisième, jusque-là silencieux, avance sa chaise.
— Nous avons aussi une idée qui obligerait tous vos adversaires à expliquer pendant trois jours pourquoi elle est absurde.
Un sourire apparaît.
— Celle-là m’intéresse.

C’est ici que ma fiction devient inconfortable. Car l’idée n’a même pas besoin d’aboutir. Elle doit d’abord provoquer une réaction. Une indignation suffisamment sonore pour traverser les continents, remplir les plateaux et mobiliser les experts.

Le conseiller poursuit :
— À midi, les chaînes ouvrent dessus. À quatorze heures, vos opposants dénoncent. À seize heures, les spécialistes expliquent. Ce soir, tout le monde vous cite.
— Et demain ?
— Nous préparons autre chose.

J’imagine alors, au fond de la pièce, un fonctionnaire égaré. Il voudrait parler des conséquences, des partenaires à prévenir, des entreprises qui attendent de la stabilité. Il ouvre la bouche.

— Mais si les marchés…

On lui demande une note. Les notes ont cet avantage : elles permettent de poursuivre la réunion.

Il serait pourtant commode de réduire cette scène à un président vaniteux entouré de fabricants de scandales. Cela nous dispenserait d’examiner le reste du décor. Car le bureau imaginaire ne fonctionnerait pas sans une immense équipe extérieure : chaînes d’information, réseaux sociaux, commentateurs et nous autres, journalistes.

Nous connaissons le piège. Nous pouvons même le décrire en direct, bandeau rouge à l’appui. Puis nous y entrons avec une remarquable ponctualité.

Une déclaration surgit. Est-elle sérieuse ? Prépare-t-elle une décision ? Cherche-t-elle à détourner l’attention ? Il faut vérifier, appeler, contextualiser. Pendant ce temps, elle circule déjà partout. Le démenti court derrière la phrase, en chaussures de ville.

Et l’annonce suivante arrive avant la fin de l’analyse précédente.

Dans mon film, le président n’exige donc pas seulement d’être admiré. Être combattu lui convient aussi. L’essentiel est de rester le sujet autour duquel les autres organisent leur journée.

Ses adversaires pensent le poursuivre. Ils ajustent parfois leur agenda au sien.

Mais une difficulté attend forcément cette petite fabrique présidentielle : l’accoutumance. Ce qui sidérait lundi devient presque banal vendredi. Il faut augmenter la dose, déplacer la frontière, trouver une formule que personne n’oserait prononcer.

Le conseiller le plus prudent finit par s’inquiéter :
— À ce rythme, Monsieur le Président, nous allons manquer d’idées.

Trump regarde la télévision allumée sans le son. Son visage apparaît sur trois chaînes.
— Regardez mieux. Ils travaillent pour nous.

Je referme ici mon scénario. Aucun compte rendu secret, aucune révélation : une fiction pour interroger notre rapport au spectacle politique.

Car gouverner sous les regards impose aussi de savoir leur échapper, de négocier sans annoncer, de laisser mûrir une décision. Tout ce qui supporte mal l’obligation quotidienne de produire un événement.

Demain matin, dans mon petit cinéma intérieur, le patron de la CIA reviendra expliquer ce qui a changé dans le monde.

Puis l’autre équipe entrera. Elle devra trouver comment faire changer de sujet au monde.


Mardi 3 Novembre 2026

La Rédaction
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