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Abascal et Bardella à Sebta : les contradictions de l’extrême droite européenne

Entre discours anti-immigration, accusations visant Jordan Bardella et controverses autour d’Israël, quelles ambiguïtés révèle leur rapprochement sur une enclave espagnole en Afrique ?


Le 12 octobre, Santiago Abascal et Jordan Bardella ont choisi Sebta pour afficher leur proximité politique à l’occasion de la fête nationale espagnole.

Derrière cette mise en scène autour de l’identité nationale et du contrôle des frontières, Aziz Daouda interroge les contradictions de l’extrême droite européenne, entre héritage politique, accusations d’antisémitisme contestées par le dirigeant du RN et spéculations non étayées sur la crise migratoire.

Une analyse qui questionne la cohérence des discours nationalistes et l’usage politique des tensions migratoires.



Abascal, Bardella à Sebta : le bal des ambiguïtés, ou l’art de défendre l’Europe depuis l’Afrique / Par Aziz Daouda.

Le 12 octobre, Santiago Abascal a choisi Sebta pour célébrer la fête nationale espagnole aux côtés de Jordan Bardella. 

Une mise en scène d’une rigueur militaire avec l’immigration, l’identité nationale, la défense des frontières européennes comme toile de fond. Et cerise sur le gâteau, deux drapeaux flottant fièrement sur un bout d’Afrique que l’Espagne continue d’appeler capricieusement « sien ».

Derrière cette photographie de famille, chacun arborant son air présidentiel, se dessine une question autrement plus dérangeante, celle de savoir jusqu’où peut-on pousser les ambiguïtés politiques lorsque l’antisémitisme, Israël et les soupçons de manipulation migratoire s’invitent au banquet ?

Il fallait l’oser. Santiago Abascal, patron de Vox espagnol, et Jordan Bardella, président du Rassemblement national français, se sont affichés ensemble à Sebta, le jour de la fête nationale espagnole. Un symbole lourd de sens, choisi avec la précision de ceux qui savent que la politique se joue aussi, et surtout dans les images.

Face à la ligne qui sépare ce préside occupé du Maroc, les deux hommes ont récité leur partition favorite.

Un arrangement musical avec l’immigration comme menace existentielle, la frontière comme rempart civilisationnel, l’Europe comme forteresse assiégée. 

Abascal a dénoncé une « invasion » qu’il impute au Maroc ; Bardella a même vu dans Sebta un avertissement pour l’avenir de l’Europe. Rien que ça. Il fallait la trouver celle-là. Mais Jordan est ce que le fait que Grand papa Guerimo Bardella ait préféré le Maroc pour y vivre constitue une menace pour la survie de l’Afrique ?

On aura remarqué la subtilité de défendre l’Europe assiégée depuis un territoire européen situé… en Afrique.

La géographie, visiblement, n’a jamais été le point fort de l’extrême droite et encore moins du sieur Bardella, sans doute souvent absent en cours de géographie.

Le décor était idéal avec la « frontière », les drapeaux, les caméras et, en toile de fond, cette vieille mécanique de l’extrême droite qui consiste à transformer une situation complexe en affrontement identitaire, à désigner un ennemi et à se présenter comme le dernier rempart.

Sans doute ignoraient-ils simplement qu’ils se trouvaient sur un territoire géographiquement, historiquement et démographiquement marocain et que des deux cotés vit la même population avec quelques espagnols en plus côté Sebta.

Sait il que tous les jours que le bon Dieu fait à Sebta, il y a un muezzin qui appelle à la prière musulmane à cinq reprise des siècles bien avant que le Portugal puis l’Espagne n’aient occupé le rochez.

À se demander, du coup, qui étaient les intrus. Cette photographie soulève une question que les deux dirigeants auraient tort de balayer d’un revers de main ; à force de dénoncer les ambiguïtés des autres, ne finit-on pas par exposer les siennes et avec un éclairage si flatteur qu’on se demande pourquoi ils n’y avaient pas pensé plus tôt ?

Bardella, l’antisémitisme et l’épreuve de cohérence

Jordan Bardella traverse une controverse particulièrement embarrassante pour un mouvement politique qui s’efforce, depuis des années, de tourner une page de son histoire.  

Qui peut oublier que le Rassemblement national est l’héritier, pour ne pas dire le descendant légitime, du Front national, bâti notamment par Jean-Marie Le Pen sur un antisémitisme revendiqué, pour lequel il fut à maintes reprises condamné.

Marine Le Pen s’est efforcée pendant des années de tourner cette page avec la délicatesse d’un conservateur de musée manipulant une pièce fragile.

Mais son dauphin, celui à qui elle a cédé les clés, en apparence, vient de rouvrir l’armoire aux squelettes avec une désinvolture remarquable.

Les enquêtes publiées par Mediapart attribuent à Bardella des propos antisémites et complotistes tenus dans des conversations privées, et établissent un lien entre son compte Twitter officiel et le fil Messenger concerné.

Bardella conteste être l’auteur de ces messages, les qualifie de faux et annonce une action en justice. Ces accusations doivent donc être distinguées d’une culpabilité judiciairement établie.

Mais qui s’étonne vraiment qu’un dirigeant d’extrême droite française soit soupçonné de tels propos ? Historiquement, ce n’est pas exactement une surprise ; c’est presque une tradition de famille.

L’affaire pose une question politique incontournable. Le RN a fait de la rupture avec l’antisémitisme historique de son fondateur l’un des axes de sa stratégie de normalisation.

Marine Le Pen et Jordan Bardella ont multiplié les gestes destinés à convaincre qu’une nouvelle page était ouverte. Jordan, comme se plaît à l’appeler Marine, a même effectué un déplacement en Israël, en guise de preuve de bonne foi. Une manière très efficace de dire :

« Regardez, je peux poser devant un drapeau israélien, donc l’affaire est réglée. » Une stratégie de communication ne suffit cependant pas à solder une histoire.

La crédibilité d’une rupture se mesure à la cohérence des principes revendiqués, à la transparence face aux accusations et à l’égalité de traitement entre les dirigeants et les militants.

Il est d’ailleurs révélateur que le parti ait, par le passé, pris ses distances avec un candidat, Joseph Martin, à la suite de propos controversés, avant que celui-ci ne soit finalement réhabilité dans cette affaire.

La polémique actuelle rappelle l’évidence que la tolérance zéro, chez le RN, fonctionne selon un principe simple celui de zéro tolérance pour les petits, indulgence maximale pour les grands. Bardella bénéficie naturellement de la présomption d’innocence.

Mais il ne saurait réclamer pour lui-même une indulgence que son parti a parfois refusée à d’autres avec une célérité impressionnante.

Pour remplir la place qu’occupaient autrefois « le Juif » et le judaïsme dans son langage, le RN, comme tout mouvement extrême, qui a naturellement besoin d’un ennemi pour exister, n’a pas eu besoin de chercher bien loin.

Il y avait du monde dans le cousinage. L’islam et le musulman se sont révélés des boucs émissaires tout indiqués. Depuis quelque temps déjà, ils occupent dans le discours quotidien et la communication institutionnelle du RN la place autrefois dévolue aux Juifs et au judaïsme.

Le casting a changé ; la pièce, elle, n’a pas bougé d’un centimètre.

Abascal ou ‘la frontière’ comme théâtre politique

Voici donc le fougueux Santiago Abascal, qui choisit précisément Sebta pour s’afficher aux côtés du dirigeant français, quoiqu’accusé d’antisémitisme.

Le lieu n’a rien d’anodin. Sebta est un préside occupé par l’Espagne, situé sur la rive africaine de la Méditerranée, dans le continuum naturel du nord du Maroc.

Sa situation géographique, son histoire et sa sensibilité politique en font un terrain particulièrement propice aux discours nationalistes.

C’est d’ailleurs l’un des premiers territoires occupés par l’Espagne dans son expansion coloniale hérité en fait de sa scission avec le Portugal ; un détail que l’histoire a eu la mauvaise grâce de ne pas effacer. Abascal y a dénoncé une prétendue invasion soutenue par le Maroc, réclamé des expulsions et un renforcement militaire de la frontière, et présenté sa visite comme un acte de solidarité avec les habitants de l’enclave.

Une solidarité qui consiste, visiblement, à venir expliquer aux habitants d’un territoire contesté comment mieux se protéger de leurs voisins immédiats. Les voisins dont il parle sont vraiment des voisins à l’intérieur de Sebta même.

Il y a une différence fondamentale entre défendre la sécurité d’un territoire et instrumentaliser les peurs de la partie minoritaire de sa population. La première relève de la responsabilité publique ; la seconde, d’une stratégie de mobilisation électorale, avec, en prime, de belles photos au coucher du soleil.

La crise migratoire ne peut être réduite à un récit unique, encore moins à une accusation lancée sans démonstration suffisante. Elle implique des personnes vulnérables, des réseaux de désinformation, des responsabilités politiques et des enjeux diplomatiques considérables.

La difficulté commence lorsque le discours politique prétend connaître les coupables avant même que les faits aient été établis — une méthode qui a au moins le mérite de faire gagner du temps.

Et Jordan et son hôte n’ont eu à l’esprit que la dite invasion avait juste été une balade de santé pour des jeunes qui sont vite rentrées chez eux après avoir constaté qu’à Sebta les choses n’allaient pas si bien que ça.

Le Mossad, la crise migratoire et les raccourcis dangereux

Là le débat devient particulièrement sensible.

La crise migratoire de Sebta des 30 et 31 juillet 2026 marquée par l’arrivée d’environ 70 000 personnes, dont la très large majorité est vite revenu côté Maroc, faut-il encore une fois le préciser, a suscité accusations et spéculations sur une possible instrumentalisation de l’immigration, notamment par des réseaux de désinformation.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a publiquement évoqué des réseaux liés à la Russie et à Israël dans la diffusion de contenus trompeurs susceptibles d’avoir encouragé les arrivées. Israël et la Russie ont, bien évidemment, contesté ces accusations.

Parallèlement, des publications circulant sur les réseaux sociaux ont prétendu qu’Abascal aurait été informé à l’avance des événements et aurait rencontré des agents du Mossad.

Ces affirmations n’ont pas été étayées par des preuves publiques crédibles, et des vérifications journalistiques les ont même qualifiées de fausses. Elles ont néanmoins été évoquées.

Rien à ce jour ne permet d’affirmer que le Mossad a organisé la crise migratoire de Sebta, ni qu’Abascal en connaissait à l’avance le déroulement.

Mais cette prudence ne signifie pas qu’il faille renoncer à interroger les responsabilités politiques, les campagnes de désinformation ou les intérêts susceptibles de tirer profit d’une crise.

La véritable question est ailleurs celle de savoir : 

Qui instrumentalise les peurs, qui exploite les images, qui transforme les souffrances humaines en arguments électoraux et qui bénéficie politiquement de la désignation permanente d’un ennemi ?

Ce sont des questions légitimes. Elles exigent cependant des preuves tangibles, notion que certains dirigeants confondent encore volontiers avec une intuition bien sentie et une bonne lumière pour la photo.

Israël, l’antisémitisme et les contradictions de l’extrême droite

Un autre paradoxe mérite d’être examiné avec la même rigueur. Une partie de l’extrême droite européenne cherche depuis plusieurs années à se présenter comme une alliée d’Israël, notamment en raison de son opposition à l’islamisme et de sa volonté de séduire un électorat qui doute encore de son évolution idéologique.

Mais le soutien affiché à Israël ne constitue pas, à lui seul, une preuve d’absence d’antisémitisme. On peut soutenir la politique d’un gouvernement israélien et être antisémite.

On peut aussi critiquer sévèrement ce gouvernement sans l’être. Tout dépend des propos, des intentions et des critères employés.

Dieu sait qu’en politique, la question est loin d’être simple, surtout lorsque l’on passe son temps à expliquer aux autres comment distinguer le bien du mal. Bardella et Abscal sont devenus experts en la matière.

C’est précisément ce qui rend les accusations actuelles politiquement explosives.

Si les révélations visant Bardella sont confirmées, elles entreraient en contradiction directe avec le récit de normalisation défendu par son parti ; un récit qui reposait jusqu’ici principalement sur des voyages, des drapeaux et une confiance aveugle dans le pouvoir lustrant des communiqués de presse.

Si elles ne le sont pas, il appartiendra aux procédures et aux éléments vérifiables de le déterminer. Quant à Abascal, sa présence aux côtés de Bardella ne permet pas, à elle seule, de lui imputer les propos reprochés au dirigeant français.

Il aurait pu tout de même être circonspect et précautionneux, la question de l’antisémitisme étant particulièrement sensible en Espagne.

Cet affichage côte à côte pose néanmoins une question sur la nature de leur alliance. S’agit-il d’une communauté de principes, d’une convergence électorale ou d’un rapprochement tactique autour de l’immigration et de l’identité nationale ?

Il aurait tout de même été prudent pour l’Espagnol de ne pas s’afficher avec un potentiel antisémite. Cette photographie restera. Abascal aura peut-être un jour à s’en expliquer.

Sebta, ou le miroir des contradictions

Au fond, Sebta est bien davantage qu’un décor pour une opération médiatique. C’est un miroir tendu à l’Europe et, comme tous les miroirs, il a le mauvais goût de renvoyer l’image exacte de ce qu’on voudrait éviter de voir.

Les deux dirigeants y défendent la souveraineté, l’identité et la protection des frontières. Ces thèmes appartiennent au débat démocratique.

Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils servent à simplifier systématiquement le réel, à alimenter la suspicion ou à imposer une lecture exclusivement identitaire des événements. Ils deviennent proprement insoutenables lorsqu’ils sont défendus hors d’Europe, sur une terre occupée sur le continent d’en face.

Il y a un détail tout de même qui semble avoir échappé aux deux petits patrons : 70% de la population de Sebta sont des marocains musulmans avec mosquée et cimetière ancestrale.

L’Europe ne peut pas prétendre défendre la vérité tout en tolérant que ses prétendus intérêts soient défendus à partir d’une relique de la colonisation, revendiquée par un partenaire stratégique dans la lutte contre l’immigration irrégulière.

On appelle cela, dans le meilleur des mondes, de la cohérence.

La cohérence politique est une exigence universelle. Elle ne se négocie pas en fonction des intérêts du moment, même si, pour certains, elle se négocie plutôt bien en fonction des sondages.

Abascal et Bardella ont voulu faire de Sebta une tribune contre l’immigration et un symbole de leur alliance.

Ils ont aussi placé leur rapprochement au cœur d’un contexte où les accusations d’antisémitisme, les controverses sur Israël et les soupçons de désinformation rendent chaque déclaration plus lourde de conséquences.

Leur photographie ne prouve aucune complicité occulte.

Elle révèle en revanche une réalité politique avérée. L’extrême droite européenne entend désormais gouverner les imaginaires autant que les territoires, même lorsque ceux-ci n’appartiennent pas à l’espace européen.

Triste rappel d’une certaine histoire. Reste à savoir si elle accepte que ses propres récits soient soumis au même examen critique que ceux qu’elle dénonce.

Car le véritable test de crédibilité n’est pas de savoir désigner les contradictions de ses adversaires. C’est d’avoir le courage de regarder les siennes en face sans filtre, sans drapeau et, idéalement, sans caméra.

Par Aziz Daouda.


Jeudi 15 Octobre 2026

La Rédaction