Abou Hafs : de l’islam de nos ancêtres aux fatwas d’interdiction… Comment le rigorisme s’est-il introduit dans la vie religieuse des Marocains ?


Il fut un temps où un Marocain pouvait prier, écouter de la musique, assister à un mariage et participer à une lecture collective du Coran sans nécessairement y voir la moindre contradiction avec sa foi. Puis certaines pratiques transmises de génération en génération ont commencé à être interrogées, contestées, parfois condamnées au nom du licite, de l’illicite et de l’innovation religieuse. Qu’est-ce qui a véritablement changé : la religion, son interprétation ou la société marocaine elle-même ?



Une émission animée par Mamoune Acharki :

Quand la religion faisait partie de la vie, sans en surveiller chaque détail

Imaginons un foyer marocain dans les années 1970.

Le grand-père récite le Coran, la grand-mère prépare le thé, le père écoute une chanson, les enfants jouent et toute la famille se prépare à célébrer un mariage.

Personne ne ressent nécessairement le besoin d'interrompre cette scène pour demander si la musique est interdite, si la fête constitue une innovation blâmable ou si les vêtements de chacun répondent à une prescription religieuse particulière.

Cette évocation ne signifie évidemment pas que le Maroc d'autrefois était un paradis de tolérance. Les divergences religieuses existaient, tout comme les comportements rigoristes et les contraintes sociales.

Mais la religiosité traditionnelle marocaine possédait une caractéristique essentielle : la religion était profondément intégrée à la vie quotidienne, sans que chaque geste devienne systématiquement l'objet d'un jugement religieux.

La mosquée, la zaouïa, les moussems, la récitation du Coran, le rite malékite, le soufisme et les coutumes locales coexistaient au sein d'une culture religieuse façonnée par plusieurs siècles d'histoire.

Progressivement, d'autres conceptions religieuses, plus restrictives sur certaines pratiques, ont gagné en visibilité et commencé à remettre en question des habitudes jusque-là largement acceptées.

1979 : l'année qui a bouleversé les équilibres du monde musulman

L'année 1979 constitue un tournant majeur dans l'histoire contemporaine du monde musulman.

En Iran, la révolution islamique renverse la monarchie du Shah.

En Arabie saoudite, Juhayman al-Otaybi et ses partisans prennent d'assaut la Grande Mosquée de La Mecque.

Ces deux événements ébranlent profondément les équilibres politiques et religieux de la région.

Dans ce contexte, l'Arabie saoudite renforce son rayonnement religieux international à travers des institutions, des publications, des prédicateurs, des réseaux d'enseignement et différents mécanismes de financement.

Le Maroc, comme d'autres pays musulmans, n'échappe pas à ces influences.

Toutefois, il serait historiquement réducteur d'attribuer l'ensemble des transformations religieuses marocaines à la seule année 1979 ou à une influence extérieure unique.

Les courants salafistes possédaient déjà une histoire antérieure au Maroc. Leur développement s'est également inscrit dans des mutations politiques, sociales et culturelles propres au Royaume.

L'histoire ne change jamais d'un seul coup. Mais certains événements accélèrent considérablement des transformations déjà engagées.

Quand le mot « bidâa » est entré dans les conversations familiales

L'une des manifestations les plus visibles de cette évolution concerne le regard porté sur les pratiques religieuses populaires.

La lecture collective du Coran, certains moussems, les visites de sanctuaires, différentes formes de dhikr et de célébrations religieuses appartiennent depuis longtemps au paysage spirituel marocain.

Pourtant, certaines de ces pratiques ont progressivement fait l'objet de critiques de la part de courants salafistes qui les considèrent comme des innovations religieuses blâmables, ou bidâa.

En soi, l'existence de divergences doctrinales ne constitue pas une anomalie.

L'histoire de l'islam est traversée par des débats juridiques et théologiques, parfois particulièrement vifs.

La difficulté apparaît lorsque une interprétation particulière prétend devenir l'unique mesure de la religiosité de tous.

Et lorsque la divergence sur une pratique finit par alimenter la suspicion envers la foi d'autrui.

Dans certaines familles, les discussions ont ainsi évolué autour de la musique, des photographies, de la télévision, de la mixité familiale ou encore des vêtements.

Ces expériences ne sauraient néanmoins être généralisées à l'ensemble des Marocains.

De même, il serait injuste d'assimiler systématiquement une pratique religieuse conservatrice à une volonté d'imposer ses convictions aux autres.

Il existe une différence fondamentale entre choisir personnellement une discipline religieuse stricte et vouloir en faire une obligation sociale pour tous.

La pratique religieuse relève de la conviction. La surveillance des consciences soulève une tout autre question.

Le Maroc d'autrefois était-il réellement plus tolérant ?

Cette interrogation mérite d'être posée sans nostalgie excessive.

Le Maroc des années 1960 et 1970 était-il véritablement plus ouvert ? Ou notre mémoire collective tend-elle à embellir le passé ?

La réponse exige de la nuance.

Les femmes subissaient d'importantes contraintes sociales. Les libertés individuelles n'étaient pas également garanties et certaines traditions imposaient elles-mêmes des normes particulièrement rigides.

Dans le même temps, différentes formes de coexistence existaient entre les pratiques religieuses, la musique, les arts et les célébrations populaires.

Il ne s'agit donc pas d'opposer un passé idéal à un présent nécessairement dégradé.

Le véritable changement concerne davantage le langage de la religiosité, la multiplication des références doctrinales et les tensions autour de la frontière entre conviction personnelle et jugement d'autrui.

L'essor d'Internet et des réseaux sociaux a considérablement amplifié ces phénomènes.

Aujourd'hui, chacun peut être exposé, en quelques heures, à des dizaines de fatwas parfois contradictoires.

Et finir par considérer la dernière interprétation entendue comme la seule vérité possible.

Le modèle religieux marocain face aux nouvelles influences

Le Maroc continue de fonder officiellement son identité religieuse sur le rite malékite, la doctrine acharite et le soufisme sunnite, dans le cadre institutionnel de la Commanderie des croyants.

Ces références possèdent des racines historiques profondes. Elles ne constituent pas une simple réaction aux influences religieuses extérieures.

Mais préserver cette identité ne peut se limiter aux institutions, aux prêches ou aux discours officiels.

La question concerne également l'éducation, la culture et la manière dont les différences religieuses sont abordées au sein des familles, des établissements scolaires et de la société.

Apprenons-nous aux jeunes générations à comprendre la diversité des interprétations juridiques ou à la redouter ?

Le respect du croyant implique-t-il également le respect de celui dont les pratiques religieuses sont différentes ?

La religion doit-elle continuer à être vécue comme une source d'éthique, de solidarité et de miséricorde, ou risque-t-elle, dans certains discours, d'être réduite à une succession d'interdictions et de jugements ?

Ces interrogations ne constituent pas une remise en cause de la religion.

Elles portent sur les conditions de son expression dans une société diverse, traversée par des évolutions culturelles et sociales profondes.

La foi a-t-elle besoin d'un surveillant dans chaque foyer ?

Il ne s'agit ni de reproduire à l'identique le Maroc d'autrefois ni de rejeter systématiquement toute pensée venue de l'extérieur.

Les idées circulent. Les sociétés évoluent. Les croyants disposent de sensibilités et de pratiques différentes.

Mais une question fondamentale demeure : qui peut prétendre détenir le monopole de l'interprétation religieuse ?

Et où se situe la frontière entre le droit de choisir personnellement sa pratique et la volonté d'imposer cette pratique aux autres ?

Le changement le plus significatif n'est peut-être pas que les Marocains soient devenus globalement plus ou moins religieux.

Il réside peut-être dans la place prise, au sein de certains débats, par les signes extérieurs de religiosité, parfois au détriment de l'attention portée à la sincérité, à l'éthique et au comportement envers autrui.

À force de vouloir mesurer la foi des autres, ne risque-t-on pas d'oublier ce qui devrait aussi en constituer l'essentiel : la qualité des relations humaines ?

Finalement, la question dépasse le seul débat théologique.

Elle concerne le type de société que nous souhaitons construire.

Une société où chacun rivalise pour juger la religiosité de son voisin, ou une société où chacun cherche d'abord à mieux traiter son prochain ?

C'est peut-être là que se trouve le véritable enjeu de l'évolution du fait religieux au Maroc.
Mardi 13 Octobre 2026

Dans la même rubrique :