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Aid Lekbir : Acte religieux ou ruine collective ?


Par Anissa MEKOUAR SENHADJI.

Dans un peu moins de 24 heures, les Marocains vont sacrifier leur mouton. Mais à quel « prix » ?
Pour une grande majorité, cela représente un mois de salaire. Un mois ! Pour transformer une pauvre bête en steaks, brochettes, viande de mhamer et mrozia…

Sans compter toute la panoplie qui va avec : les derniers couteaux tout neufs, les épices à n’en plus finir (ras el hanout et autres), le nouveau barbecue, les seaux en plastique pour laver et relaver, les planches à découper, 15 kilos de charbon qui carbonisent aussi bien les côtes que le budget mensuel, trois tonnes de persil et menthe et les sempiternels gâteaux de l’after déjeuner, pour recevoir la famille qui risque de passer.



Mais rassurez-vous : rien n’est trop beau pour éloigner le mauvais œil du voisin qui poste sa bête sur Instagram avant même que le sang n’ait coulé.

Certaines familles ont eu l’idée de la mutualisation ovine. Oui, oui, on partage : côtes, os, tête, et surtout la douleur financière avec un sourire forcé. C’est moderne, « win-win », très start-up.

Les foyers les plus indigents ont la ceinture noire de l’art du serrage : ils serrent, enfoncent la boucle jusqu’à ce que l’estomac vienne frapper à la porte des poumons.

Le but ? Remplir le bide des petits. Pas trop non plus. Mais suffisamment pour qu’ils aient l’air normaux devant les voisins. Pour que le gamin puisse dire : « Chez nous, on a un mouton. »
Pas de crédit, mais un mouton ; pas de chauffage, mais un mouton ; pas de manuels scolaires, mais un mouton. L’ovin, nouveau produit d’appel social.

Oui on expose tout. La viande comme un trophée sur Instagram. Et on poste la photo avec la légende : « Al Hamdoullah, nous sommes bénis. »

Pendant que le compte bancaire, lui, hurle dans le vide.
Comment appelle-t-on cette folie collective ? C’est quoi cette débandade générale des comptes et des estomacs, cette transformation du mouton en cause nationale et ruinante ?

On peut l’appeler tradition, fierté nationale, ou même thérapie de groupe.

Mais si on devait être un tout petit peu honnêtes, on dirait : le vrai sacrifice n’est pas celui d’Abraham.

C’est celui de milliers de familles qui, chaque année, enterrent leur budget sous pression sociale organisée, une course à l’échalote institutionnalisée où les perdants sont toujours les mêmes : ceux qui n’ont déjà rien.

Sacrifier son mouton, soit. Mais sacrifier sa dignité, sa santé, l’avenir de ses gosses ?

Ce n’est plus de la piété. D’ailleurs le sacrifice n’est pas une obligation religieuse (une fareda) ; c’est une recommandation (une sounna).

Se saigner pour un animal qui ne sauvera personne, parce que le système pousse à se ruiner pour maintenir l’illusion d’exister dans le regard des autres.

Cette aliénation déguisée en tradition, cette course au sacrifice financier laisse les vrais problèmes – l’école, la santé, le logement – sur le bas-côté.

Par Anissa MEKOUAR SENHADJI.


Mardi 26 Mai 2026