Registre social unifié : un grand progrès administratif, mais une machine encore incomplète
Il faut partir d’un fait simple. Le Maroc a engagé une transformation profonde de sa politique sociale. Le dispositif d’aide sociale directe s’appuie désormais sur une architecture plus structurée, avec passage par le Registre national de la population, obtention de l’identifiant civil et social, puis inscription au Registre social unifié pour évaluer la situation du ménage. L’intention est claire : sortir du bricolage, réduire l’arbitraire, mieux flécher l’argent public et construire une protection sociale plus cohérente. Officiellement, ce système est présenté comme un tournant qualitatif vers un ciblage plus équitable et plus efficient.
Sur ce point, il serait malhonnête de jouer les vierges offensées. Oui, il fallait moderniser. Oui, il fallait mettre fin à l’éparpillement de programmes sociaux parfois opaques, parfois redondants, parfois troués de partout. Oui aussi, le numérique peut aider à mieux servir les citoyens. Dans un pays où la dépense sociale doit gagner en lisibilité et en efficacité, le RSU répond à une logique de rationalisation légitime. Le problème n’est donc pas le principe. Le problème, c’est la prétention implicite de tout système de scoring à croire qu’il comprend la vie réelle mieux que ceux qui la vivent.
Car c’est là que le bât blesse. Le CNDH relève que certains indicateurs de ciblage ont exclu des personnes vulnérables, que des catégories entières restent mal saisies par l’outil, et que les plaintes reçues ne sont probablement que la partie visible d’un malaise plus large. Le Conseil souligne aussi que cette première expérience de ce type se heurte à des difficultés déjà observées dans d’anciens mécanismes de compensation : effets de seuil, lecture imparfaite des situations sociales, décalage entre norme administrative et vulnérabilité concrète.
C’est ici que le débat devient franchement social et non plus seulement technique. Une famille ne tombe pas dans la précarité de manière propre, linéaire et bien rangée dans des cases. Elle y glisse. Elle y entre par accident, par maladie, par dette, par séparation, par inflation, par épuisement, parfois par honte. Dans beaucoup de quartiers et de communes, on peut avoir un toit, un vieux téléphone, un branchement électrique, et pourtant vivre à découvert dès le 12 du mois. On peut afficher une apparence de stabilité et tenir debout avec des bouts de ficelle. Une machine lit des variables. Une assistante sociale, un voisin, une mère de famille lisent autre chose.
Aide sociale directe : les exclus silencieux, les angles morts, les femmes, les territoires
Le rapport relayé autour du CNDH met le doigt sur plusieurs angles morts. D’abord, des personnes auraient été exclues parce qu’elles n’ont pas achevé à temps les démarches d’inscription au RSU, parce qu’elles manquent d’information, parce qu’elles ne disposent pas d’un compte bancaire, ou tout simplement parce que le parcours administratif reste plus compliqué qu’on veut bien le dire. L’Agence nationale du soutien social détaille elle-même un processus qui suppose plusieurs étapes préalables et une familiarité minimale avec les procédures. Pour les classes moyennes connectées, cela paraît banal. Pour une partie du Maroc fragile, ça ne l’est pas.
Ensuite, la question territoriale est centrale. Le CNDH signale que les disparités entre régions, villes, quartiers et niveaux de vie ne sont pas suffisamment prises en compte. C’est un point décisif. Le coût de la vie à Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech n’a rien à voir avec celui de certaines communes plus modestes. Le loyer, le transport, l’alimentation, même le prix discret de la survie quotidienne, changent d’une zone à l’autre. Or un score uniforme produit parfois une injustice parfaitement légale. Il traite de la même façon des vulnérabilités qui ne coûtent pas le même prix.
Autre point sensible, et il faut le dire sans détour : les femmes apparaissent parmi les catégories touchées par ces difficultés de ciblage, selon les constats relayés du rapport. Là encore, ce n’est pas un détail technique. Dans bien des foyers, la fragilité sociale est portée, amortie, cachée, parfois maquillée par des femmes qui gèrent l’impossible avec des ressources insuffisantes. Elles savent faire durer un budget qu’aucun économiste de plateau ne tiendrait une semaine. Mais lorsqu’un système regarde le ménage à travers des données incomplètes, il peut passer à côté de cette réalité-là : la pauvreté administrativement invisible, mais humainement écrasante.
Il y a pire encore pour la crédibilité du dispositif : le CNDH évoque aussi des cas où certaines personnes auraient bénéficié de l’aide en fournissant des informations inexactes, tandis que d’autres, réellement fragiles, auraient été écartées, y compris dans l’accès à la couverture médicale obligatoire, à cause d’une évaluation jugée trop élevée de leur situation. Quand un système exclut les bons et laisse entrer les habiles, il fabrique plus qu’une erreur. Il fabrique du ressentiment. Et ce ressentiment, dans un pays où le pacte social se reconstruit, coûte cher.
Pouvoir d’achat, inflation, 500 dirhams : l’État social peut-il rassurer sans corriger ?
Le gouvernement, de son côté, n’est pas sans arguments. Les chiffres de couverture sont conséquents. Près de 3,9 millions de ménages sont bénéficiaires, plus de 12,5 millions de citoyens sont couverts, dont 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes de plus de 60 ans. L’effort budgétaire monte en puissance. Les montants varient selon la composition du foyer. Et l’allocation forfaitaire de base de 500 dirhams existe bien pour les ménages relevant de cette catégorie. On ne parle donc pas d’un gadget de communication, mais d’un chantier massif, coûteux, politiquement exposé, administrativement lourd.
Voilà pour la décharge, et elle mérite d’être entendue. Un programme aussi vaste ne peut pas atteindre une précision parfaite dès ses premières phases. Le ciblage social est difficile partout, pas seulement au Maroc. Les erreurs d’inclusion et d’exclusion existent dans tous les systèmes. Il est même probable qu’un État qui commence enfin à nommer, compter et suivre la vulnérabilité rencontre d’abord plus de contestation visible qu’un État qui ne regardait pas assez. Dit autrement : une partie du bruit actuel vient aussi du fait que le dispositif existe réellement, qu’il distribue, qu’il classe, donc qu’il déplaît parfois à ceux qu’il ne retient pas.
Mais la charge, elle, reste sérieuse. Le montant minimal de 500 dirhams porte aujourd’hui une charge symbolique et pratique plus lourde qu’au moment où les paramètres initiaux ont été conçus. Le CNDH rappelle que ce montant a été fixé dans un contexte antérieur à la poussée inflationniste actuelle et qu’il s’inscrit désormais dans une période de recul du pouvoir d’achat. Dans beaucoup de ménages, cette somme soulage, bien sûr. Elle aide à passer un cap, à acheter l’essentiel, à tenir quelques jours. Elle ne sécurise pas vraiment une vie. Elle sert souvent de consommation immédiate, presque d’oxygène de court terme.
C’est toute l’ambivalence du moment. L’État social marocain est là. Il prend forme. Il redistribue. Il corrige partiellement. Mais il découvre en même temps une vérité un peu brutale : la pauvreté ne se laisse pas domestiquer par un formulaire, et la vulnérabilité ne se laisse pas résumer par un score sans contrôle humain, sans recours simple, sans ajustement territorial, sans pédagogie de proximité.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas de disqualifier le Registre social unifié. Ce serait trop facile, et franchement stérile. Le vrai sujet consiste à lui demander davantage. Davantage de finesse. Davantage de souplesse. Davantage de droit au recours. Davantage de présence humaine autour de la machine. Un État social crédible ne se contente pas de verser. Il écoute aussi ceux qui disent : “vous m’avez mal vu”.
Le Maroc a raison de vouloir mieux cibler. Il aurait tort de croire que le ciblage suffit. Car entre la famille statistiquement modeste et la famille réellement au bord de la rupture, il y a parfois tout un monde. Et c’est précisément ce monde-là qui manque encore au registre.
Sur ce point, il serait malhonnête de jouer les vierges offensées. Oui, il fallait moderniser. Oui, il fallait mettre fin à l’éparpillement de programmes sociaux parfois opaques, parfois redondants, parfois troués de partout. Oui aussi, le numérique peut aider à mieux servir les citoyens. Dans un pays où la dépense sociale doit gagner en lisibilité et en efficacité, le RSU répond à une logique de rationalisation légitime. Le problème n’est donc pas le principe. Le problème, c’est la prétention implicite de tout système de scoring à croire qu’il comprend la vie réelle mieux que ceux qui la vivent.
Car c’est là que le bât blesse. Le CNDH relève que certains indicateurs de ciblage ont exclu des personnes vulnérables, que des catégories entières restent mal saisies par l’outil, et que les plaintes reçues ne sont probablement que la partie visible d’un malaise plus large. Le Conseil souligne aussi que cette première expérience de ce type se heurte à des difficultés déjà observées dans d’anciens mécanismes de compensation : effets de seuil, lecture imparfaite des situations sociales, décalage entre norme administrative et vulnérabilité concrète.
C’est ici que le débat devient franchement social et non plus seulement technique. Une famille ne tombe pas dans la précarité de manière propre, linéaire et bien rangée dans des cases. Elle y glisse. Elle y entre par accident, par maladie, par dette, par séparation, par inflation, par épuisement, parfois par honte. Dans beaucoup de quartiers et de communes, on peut avoir un toit, un vieux téléphone, un branchement électrique, et pourtant vivre à découvert dès le 12 du mois. On peut afficher une apparence de stabilité et tenir debout avec des bouts de ficelle. Une machine lit des variables. Une assistante sociale, un voisin, une mère de famille lisent autre chose.
Aide sociale directe : les exclus silencieux, les angles morts, les femmes, les territoires
Le rapport relayé autour du CNDH met le doigt sur plusieurs angles morts. D’abord, des personnes auraient été exclues parce qu’elles n’ont pas achevé à temps les démarches d’inscription au RSU, parce qu’elles manquent d’information, parce qu’elles ne disposent pas d’un compte bancaire, ou tout simplement parce que le parcours administratif reste plus compliqué qu’on veut bien le dire. L’Agence nationale du soutien social détaille elle-même un processus qui suppose plusieurs étapes préalables et une familiarité minimale avec les procédures. Pour les classes moyennes connectées, cela paraît banal. Pour une partie du Maroc fragile, ça ne l’est pas.
Ensuite, la question territoriale est centrale. Le CNDH signale que les disparités entre régions, villes, quartiers et niveaux de vie ne sont pas suffisamment prises en compte. C’est un point décisif. Le coût de la vie à Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech n’a rien à voir avec celui de certaines communes plus modestes. Le loyer, le transport, l’alimentation, même le prix discret de la survie quotidienne, changent d’une zone à l’autre. Or un score uniforme produit parfois une injustice parfaitement légale. Il traite de la même façon des vulnérabilités qui ne coûtent pas le même prix.
Autre point sensible, et il faut le dire sans détour : les femmes apparaissent parmi les catégories touchées par ces difficultés de ciblage, selon les constats relayés du rapport. Là encore, ce n’est pas un détail technique. Dans bien des foyers, la fragilité sociale est portée, amortie, cachée, parfois maquillée par des femmes qui gèrent l’impossible avec des ressources insuffisantes. Elles savent faire durer un budget qu’aucun économiste de plateau ne tiendrait une semaine. Mais lorsqu’un système regarde le ménage à travers des données incomplètes, il peut passer à côté de cette réalité-là : la pauvreté administrativement invisible, mais humainement écrasante.
Il y a pire encore pour la crédibilité du dispositif : le CNDH évoque aussi des cas où certaines personnes auraient bénéficié de l’aide en fournissant des informations inexactes, tandis que d’autres, réellement fragiles, auraient été écartées, y compris dans l’accès à la couverture médicale obligatoire, à cause d’une évaluation jugée trop élevée de leur situation. Quand un système exclut les bons et laisse entrer les habiles, il fabrique plus qu’une erreur. Il fabrique du ressentiment. Et ce ressentiment, dans un pays où le pacte social se reconstruit, coûte cher.
Pouvoir d’achat, inflation, 500 dirhams : l’État social peut-il rassurer sans corriger ?
Le gouvernement, de son côté, n’est pas sans arguments. Les chiffres de couverture sont conséquents. Près de 3,9 millions de ménages sont bénéficiaires, plus de 12,5 millions de citoyens sont couverts, dont 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes de plus de 60 ans. L’effort budgétaire monte en puissance. Les montants varient selon la composition du foyer. Et l’allocation forfaitaire de base de 500 dirhams existe bien pour les ménages relevant de cette catégorie. On ne parle donc pas d’un gadget de communication, mais d’un chantier massif, coûteux, politiquement exposé, administrativement lourd.
Voilà pour la décharge, et elle mérite d’être entendue. Un programme aussi vaste ne peut pas atteindre une précision parfaite dès ses premières phases. Le ciblage social est difficile partout, pas seulement au Maroc. Les erreurs d’inclusion et d’exclusion existent dans tous les systèmes. Il est même probable qu’un État qui commence enfin à nommer, compter et suivre la vulnérabilité rencontre d’abord plus de contestation visible qu’un État qui ne regardait pas assez. Dit autrement : une partie du bruit actuel vient aussi du fait que le dispositif existe réellement, qu’il distribue, qu’il classe, donc qu’il déplaît parfois à ceux qu’il ne retient pas.
Mais la charge, elle, reste sérieuse. Le montant minimal de 500 dirhams porte aujourd’hui une charge symbolique et pratique plus lourde qu’au moment où les paramètres initiaux ont été conçus. Le CNDH rappelle que ce montant a été fixé dans un contexte antérieur à la poussée inflationniste actuelle et qu’il s’inscrit désormais dans une période de recul du pouvoir d’achat. Dans beaucoup de ménages, cette somme soulage, bien sûr. Elle aide à passer un cap, à acheter l’essentiel, à tenir quelques jours. Elle ne sécurise pas vraiment une vie. Elle sert souvent de consommation immédiate, presque d’oxygène de court terme.
C’est toute l’ambivalence du moment. L’État social marocain est là. Il prend forme. Il redistribue. Il corrige partiellement. Mais il découvre en même temps une vérité un peu brutale : la pauvreté ne se laisse pas domestiquer par un formulaire, et la vulnérabilité ne se laisse pas résumer par un score sans contrôle humain, sans recours simple, sans ajustement territorial, sans pédagogie de proximité.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas de disqualifier le Registre social unifié. Ce serait trop facile, et franchement stérile. Le vrai sujet consiste à lui demander davantage. Davantage de finesse. Davantage de souplesse. Davantage de droit au recours. Davantage de présence humaine autour de la machine. Un État social crédible ne se contente pas de verser. Il écoute aussi ceux qui disent : “vous m’avez mal vu”.
Le Maroc a raison de vouloir mieux cibler. Il aurait tort de croire que le ciblage suffit. Car entre la famille statistiquement modeste et la famille réellement au bord de la rupture, il y a parfois tout un monde. Et c’est précisément ce monde-là qui manque encore au registre.