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Aïe, l’inflation, le retour : que va faire le gouvernement avec les carburants pour le pouvoir d’achat ?

Inflation Maroc : le gasoil flambe, le gouvernement au pied du mur


Rédigé par le Lundi 16 Mars 2026

Le choc était annoncé, il est là. Depuis ce dimanche 16 mars 2026 à 00h01, les prix à la pompe ont fortement augmenté au Maroc : +2 dirhams par litre pour le gasoil et +1,44 dirham pour l’essence, selon les indications relayées par la presse économique à partir de sources professionnelles. Cette poussée intervient dans un moment déjà tendu, marqué par la flambée du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril, sur fond de guerre au Moyen-Orient et de blocage du détroit d’Ormuz. Pour le gouvernement, le vrai test commence maintenant : laisser filer, amortir, ou reprendre la main, au moins partiellement ?



Carburants au Maroc : essence, pétrole, pouvoir d’achat… la secousse d’Ormuz arrive à la pompe

Aïe, l’inflation, le retour : que va faire le gouvernement avec les carburants pour le pouvoir d’achat ?
Il y a des hausses de prix qui passent presque inaperçues. Et puis il y a celles qui réveillent tout un pays. Le carburant appartient à cette deuxième catégorie. Parce qu’au Maroc, quand le gasoil grimpe, ce n’est pas seulement l’automobiliste qui serre les dents. C’est le transport, la logistique, la distribution, l’agriculture, parfois même le prix du panier le plus banal. Une bouteille d’huile, un cageot de tomates, un trajet de taxi, une livraison. Le carburant ne reste jamais à la station-service. Il diffuse. Il contamine les coûts. Il finit souvent par s’inviter dans la cuisine des ménages.

Le problème est d’autant plus sensible que le Maroc sortait d’une phase où l’inflation semblait enfin moins agressive. Le HCP a indiqué qu’en janvier 2026, l’indice des prix à la consommation avait progressé de 0,3 % sur un mois, tandis que l’évolution sur un an affichait -0,8 %, avec une baisse des produits alimentaires mais une hausse des produits non alimentaires. Autrement dit : le soulagement était relatif, fragile, et certainement pas blindé contre un choc énergétique externe.

C’est là que l’alerte prend une tournure plus politique qu’économique. Car le gouvernement connaît déjà ce film. Au début du mandat, la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée des cours et une crispation durable sur le pouvoir d’achat. La leçon était claire : dans une économie importatrice nette d’énergie, la paix des prix est souvent une paix provisoire. Dès que le baril s’affole, la facture sociale revient frapper à la porte. Et cette fois, le choc paraît brutal. Le Brent s’échangeait lundi autour de 106 dollars, après une hausse de près de 50 % depuis le début de la guerre, selon Le Monde. L’Agence internationale de l’énergie a même décidé, le 11 mars 2026, avec ses pays membres, de mobiliser 400 millions de barils issus des réserves d’urgence pour tenter de contenir le séisme sur les marchés. Ce n’est pas un petit signal. C’est un gyrophare.

Dans ce contexte, rester immobile serait politiquement lisible, mais socialement risqué. L’exécutif peut toujours expliquer qu’il ne maîtrise ni Ormuz, ni les frappes, ni les marchés internationaux. C’est vrai. Mais l’opinion, elle, ne juge pas la géopolitique en laboratoire. Elle juge la dépense quotidienne. Et sur ce terrain-là, la question devient presque crue : si les prix montent et que rien n’est fait, à quoi sert l’État en période de choc ?

Sécurité énergétique, stocks stratégiques, Samir : la faille marocaine est redevenue visible

Le plus embarrassant, dans cette séquence, n’est peut-être même pas la hausse des prix. C’est ce qu’elle révèle. Ou plutôt ce qu’elle re-révèle. Le Maroc reste exposé, très exposé, parce qu’il ne dispose pas aujourd’hui d’une architecture de sécurité énergétique assez robuste pour absorber sereinement une crise d’approvisionnement durable.

Selon les informations relayées début mars, la réglementation marocaine impose aux distributeurs de détenir 60 jours de stocks de sécurité pour les produits pétroliers raffinés, mais ce niveau n’a jamais réellement été atteint sur le marché national. La ministre de la Transition énergétique a indiqué pour sa part que le Royaume disposait d’environ 30 jours de consommation pour la majorité des produits pétroliers, avec parfois davantage pour certains produits si l’on inclut des cargaisons en mer ou dans les ports.

On voit bien le nœud du problème : entre la norme et la réalité, il y a un trou. Et dans une crise internationale, les trous coûtent cher.

La comparaison avec la France, souvent citée dans le débat, est évidemment sévère. Les pays membres de l’AIE doivent maintenir des stocks équivalents à au moins 90 jours d’importations nettes. La France s’inscrit dans cette logique de stock stratégique structurée et institutionnalisée (108 jours). Le Maroc, lui, vit avec une protection beaucoup plus courte, beaucoup plus incertaine, et sans capacité nationale de raffinage active depuis l’arrêt de la Samir.

C’est ici que le dossier Samir revient comme un fantôme très concret. Non par nostalgie industrielle automatique, ni par romantisme raffineur — la chose serait un peu baroque — mais parce que la capacité de stockage associée au site redevient un argument massif en temps de crise. D’après Medias24, la Samir dispose d’une capacité de stockage de 2 millions de m³, soit l’équivalent d’environ 60 jours. Réactivée dans une logique de sécurité nationale, cette infrastructure pourrait porter le stock de sécurité du Maroc à plus de 80 jours, contre une trentaine de jours aujourd’hui ou moins, selon le même article. C’est énorme dans un environnement où quelques jours de marge peuvent faire la différence entre une gestion calme et une panique importée.

Le constat est rude pour le gouvernement : il n’a pas anticipé suffisamment fort un risque pourtant connu. La dépendance totale aux importations, l’écart persistant entre les stocks réglementaires et les stocks effectifs, l’absence d’un instrument public clair de stabilisation et le vide laissé par le raffinage local dessinent une vulnérabilité structurelle. Une économie qui aspire à la souveraineté industrielle, à l’attractivité logistique, à la puissance régionale, ne peut pas traiter la sécurité énergétique comme un dossier secondaire qu’on rouvre uniquement quand le baril mord.

Il faut néanmoins rappeler que cette fragilité ne date pas d’hier et qu’elle dépasse le seul gouvernement actuel. La question des hydrocarbures au Maroc est un empilement de choix anciens, de contentieux, de contraintes budgétaires, de rapports de force juridiques et de transitions énergétiques inachevées. Réparer cela en quelques mois aurait tenu du miracle administratif, et les miracles, en économie, sont souvent des illusions bien coiffées.

Gouvernement, taxes, Conseil de la concurrence : reprendre la main ou subir encore ?

La vraie question, maintenant, est celle des outils. Que peut faire l’exécutif ? Techniquement, plusieurs pistes existent : agir sur la TIC ou la TVA, lisser temporairement le choc, cibler certaines professions très exposées, accélérer la constitution de stocks, ou rouvrir sérieusement le débat sur un mécanisme public de surveillance renforcée des marges. Medias24 posait d’ailleurs explicitement, le 10 mars, la question d’une action sur la fiscalité pour réduire l’impact de la hausse sur les consommateurs.

Sur ce point, le gouvernement semble pour l’instant ne pas vouloir s’engager vers un blocage des prix ni vers une baisse fiscale immédiate. C’est un choix de prudence budgétaire compréhensible. Les finances publiques ne sont pas un puits sans fond, et chaque dirham de taxe retiré sur les carburants a un coût. Surtout dans un pays qui finance simultanément des chantiers sociaux, des infrastructures stratégiques et des politiques d’investissement de long terme. Mais cette prudence a un prix politique. Parce qu’aux yeux de nombreux ménages, l’inaction n’apparaît pas comme une doctrine. Elle apparaît comme une absence.

Le Conseil de la concurrence pourrait-il être saisi ? La réponse sérieuse est oui, c’est envisageable. Le précédent existe. En 2019, le Conseil avait rendu l’avis A/1/19 sur le projet de décision gouvernementale relatif au plafonnement des marges bénéficiaires des carburants liquides. Il existe aussi un avis A/3/22 portant sur la flambée des prix des intrants et ses conséquences sur le fonctionnement concurrentiel des marchés nationaux, notamment le cas des carburants.

Autrement dit, le terrain juridique et institutionnel n’est pas vierge. Un nouvel avis ou une nouvelle saisine ne réglerait pas magiquement la crise mondiale, mais elle permettrait au moins de réexaminer la formation des prix, les marges, la transparence et l’équilibre entre concurrence et protection du consommateur.

On peut soutenir que le gouvernement a tort de laisser s’installer l’idée qu’il n’existe qu’une seule réponse possible : regarder les prix grimper en espérant que l’orage passera. Cette posture use la confiance. Elle rappelle un peu trop l’impression d’impuissance ressentie lors des précédents épisodes inflationnistes. Or la confiance économique est une matière étrange : elle se dégrade vite, se restaure lentement, et finit toujours par peser sur la consommation, l’investissement domestique et l’humeur sociale.

Mais, il faut aussi dire ceci : plafonner ou subventionner n’est pas une potion miracle. Une intervention mal calibrée peut créer des distorsions, fragiliser les finances publiques, décourager les investissements et repousser le vrai sujet, qui est stratégique : stockage, diversification énergétique, efficacité logistique, et montée en puissance d’alternatives plus résilientes. Un État responsable ne doit pas seulement calmer aujourd’hui. Il doit éviter d’aggraver demain.

La bonne réponse, au fond, n’est sans doute ni l’abandon, ni le réflexe spectaculaire. Ce qu’attend le pays, c’est une ligne claire. D’abord reconnaître le choc. Ensuite protéger ce qui doit l’être, sans dérapage populiste. Enfin, ouvrir franchement le chantier que cette crise remet sous les projecteurs : la sécurité énergétique marocaine ne peut plus rester une question reportée.

Le retour de l’inflation n’est pas seulement une mauvaise nouvelle de plus. C’est un révélateur. Il oblige l’exécutif à choisir entre gestion comptable et vision stratégique. Et cette fois, le pays regardera moins les discours que les arbitrages.




Lundi 16 Mars 2026