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Allô… printemps arabe ? Ici, printemps européen !


Allô Bruxelles ? Vous nous entendez ? Lorsque les rues arabes grondaient, l’Europe avait ses experts, ses donneurs de leçons et ses grandes dissertations sur la démocratie… Quinze ans plus tard, le téléphone sonne de l’autre côté de la Méditerranée… la jeunesse européenne descend dans la rue, les travailleurs étouffent sous les factures et les étudiants découvrent que le diplôme ne donne pas forcément les clés d’un logement… Le Vieux Continent, qui distribuait hier les certificats de bonne conduite démocratique, se retrouve aujourd’hui convoqué à son propre examen…



Par Mohammed Yassir Mouline

Allô… printemps arabe ? Ici, printemps européen !
De Paris à Milan, de Bruxelles à Lisbonne, jusqu’à Tirana, les colères s’additionnent sans nécessairement obéir à un même mot d’ordre… Les causes varient, les situations nationales diffèrent, mais un même sentiment traverse une partie de la société… travailler ne garantit plus de vivre dignement, étudier ne promet plus un avenir assuré et se loger relève parfois du parcours du combattant… La génération Z, que l’on croyait condamnée à faire défiler des vidéos sur son téléphone, découvre une autre fonction de l’écran… organiser la contestation, puis descendre dans la rue... Comme quoi, le numérique n’a pas seulement inventé l’addiction au défilement… il peut aussi accélérer le défilé des mécontents…
 
Le spectacle a quelque chose de savoureux pour les historiens et de beaucoup moins drôle pour les gouvernements… Il y a quinze ans, l’Europe observait les soulèvements arabes, commentait leurs revendications de liberté, de dignité et de justice sociale, puis disséquait leurs conséquences politiques… Aujourd’hui, les interrogations reviennent frapper à sa propre porte… Attention, toutefois, aux comparaisons faciles… l’Europe n’est pas le monde arabe, et ses institutions ne sont pas celles des pays qui ont connu les révolutions de 2011… Mais la dignité humaine, elle, ne possède ni passeport diplomatique ni visa Schengen…
 
Le problème, c’est que les gaz lacrymogènes ne font pas baisser les loyers… Ils dispersent une foule, pas une crise… Une matraque ne crée pas un emploi, un cordon policier ne remplit pas un réfrigérateur et un communiqué ministériel ne transforme pas un salaire insuffisant en pouvoir d’achat… La démocratie ne se résume pas à déposer un bulletin dans une urne, puis à demander aux citoyens de patienter jusqu’au prochain scrutin… Elle se mesure aussi à la capacité des institutions à entendre ce qui gronde entre deux élections… Et pendant que la rue réclame des réponses, la géopolitique s’invite à la table, sans même prendre la peine de régler l’addition…
 
La guerre russo-ukrainienne a profondément bouleversé les équilibres européens… La rupture avec une partie des approvisionnements énergétiques russes, les dépenses militaires, les tensions budgétaires et les incertitudes économiques ont alourdi les contraintes qui pèsent sur plusieurs pays… L’Europe a voulu défendre sa sécurité et ses principes… elle doit désormais gérer le coût de cette confrontation, tout en évitant que ses citoyens ne deviennent les contribuables permanents d’une crise dont ils ne maîtrisent ni le calendrier ni l’issue…
 
Puis Washington complique le scénario… Les inflexions de la politique américaine à l’égard de Kiev et les perspectives de négociation avec Moscou réveillent une inquiétude stratégique… l’Europe risque-t-elle de payer une partie de la facture ukrainienne tout en découvrant que les grandes décisions se prennent ailleurs… ? Le partenariat transatlantique, longtemps présenté comme une assurance tous risques, révèle ses clauses en petits caractères… À Bruxelles, on parle d’autonomie stratégique… dans les capitales, on cherche encore le mode d’emploi… Quant aux éventuels arrangements énergétiques entre Washington et Moscou, notamment autour des hydrocarbures, ils doivent être vérifiés au cas par cas… Mais leur simple perspective suffit à rappeler une vérité désagréable... en géopolitique, les principes proclamés à la tribune peuvent se retrouver sérieusement bousculés par les intérêts négociés derrière les portes closes…
 
La France, avec sa fragmentation politique et ses difficultés budgétaires, illustre cette fragilité… L’Italie affronte ses propres tensions... L’Espagne connaît ses débats sociaux et territoriaux… La Belgique, siège des institutions européennes, n’échappe pas aux contradictions du continent… L’Albanie, quant à elle, possède une trajectoire institutionnelle différente, qui interdit de ranger toutes ces contestations dans un même tiroir… Il ne s’agit donc pas d’une insurrection européenne unifiée, encore moins d’une guerre imminente que l’on pourrait annoncer à coups de prophéties alarmistes… Il s’agit d’un faisceau de vulnérabilités qui, combinées, peuvent rendre le continent plus instable… Mais le véritable danger c’est la rencontre entre une crise sociale durable et une perte de confiance géopolitique… Quand les jeunes ne croient plus à la promesse de mobilité sociale, que les classes moyennes redoutent le déclassement et que les gouvernements semblent suivre les événements plutôt que les conduire, le mécontentement devient un terrain fertile pour les populismes, les radicalisations et les aventures politiques…
 
Le « printemps européen » reste donc une hypothèse, pas un verdict de l’Histoire… Mais l’avertissement est sérieux… Une Europe qui vieillit démographiquement sans renouveler son contrat social, qui réclame des sacrifices sans répartir équitablement leur coût et qui parle de puissance tout en doutant de sa liberté stratégique risque de découvrir que le prestige historique ne paie ni le chauffage ni le loyer…
 
Et le Maroc dans tout cela ? Il serait imprudent de regarder ces secousses comme un spectacle réservé aux voisins du Nord… L’Europe demeure un partenaire économique majeur du Royaume… ses difficultés peuvent affecter les exportations, les investissements, le tourisme, les transferts des Marocains résidant à l’étranger et les équilibres énergétiques… Une crise européenne prolongée pourrait également accélérer les recompositions commerciales, industrielles et diplomatiques autour de la Méditerranée… Pour Rabat, la réponse n’est ni la panique ni l’attentisme. Elle réside dans l’anticipation, la diversification des partenariats, la consolidation de la souveraineté énergétique et industrielle et le renforcement de la résilience économique nationale… Le Maroc doit suivre les évolutions européennes avec lucidité, sans confondre les turbulences de ses partenaires avec une invitation à l’improvisation…
 
Car l’Histoire a parfois le sens de l’ironie… ceux qui expliquaient hier au monde comment construire l’avenir doivent aujourd’hui convaincre leur propre jeunesse qu’il lui en reste un… Et si le Vieux Continent veut éviter que son printemps ne tourne à l’orage, il ferait bien de comprendre une chose… on ne gouverne pas durablement une société en lui demandant de se serrer la ceinture pendant que la géopolitique lui présente la facture… Le jour où les citoyens cessent de croire aux promesses, ce ne sont pas seulement les gouvernements qui vacillent… C’est toute la crédibilité d’un modèle qui se retrouve convoquée au tribunal de la réalité…
 
Alors, allô Bruxelles… ? Toujours en ligne pour donner des leçons au monde… ? Le printemps a changé de rive, et la jeunesse européenne attend des réponses, pas une conférence de presse… Attention… quand la rue décroche le téléphone, ce n’est généralement pas pour commander des fleurs… !!

Wa Assalamou Alaikoum wa Rahmatou Allah.


Mardi 20 Octobre 2026