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Après Ceuta, il faut remettre l’espoir au cœur du budget


Les événements de Ceuta doivent être regardés pour ce qu’ils sont réellement : non pas seulement une crise migratoire ou un problème de contrôle des frontières, mais un avertissement politique et social d’une gravité exceptionnelle. Lorsque des jeunes, parfois scolarisés, parfois salariés, parfois issus de familles qui ne sont pas dans la misère, considèrent que traverser une frontière clandestinement ou se jeter à la mer constitue une perspective préférable à celle de rester dans leur propre pays, le problème dépasse largement la sécurité. Il concerne la confiance dans l’avenir.



Par Rachid Boufous

Après Ceuta, il faut remettre l’espoir au cœur du budget
C’est précisément à la lumière de cette crise qu’il faut relire la circulaire du Chef du gouvernement du 5 août préparant le projet de loi de finances (PLF) 2027. Le document définit quatre grandes priorités : consolidation des acquis économiques, développement territorial, poursuite de l’État social et réformes structurelles. Il confirme également la poursuite d’investissements considérables dans les infrastructures, les transports, l’eau, les ports, les aéroports, l’industrie et l’énergie.

Tout cela est nécessaire. Mais quelque chose manque désormais au centre du dispositif : l’emploi et la perspective offerte à la jeunesse.

Nous avons construit des autoroutes, des ports, des barrages, des zones industrielles, des lignes ferroviaires et bientôt des infrastructures considérables pour 2030. Nous avons développé la protection sociale et mobilisé des milliards pour soutenir les ménages. Pourtant, une question demeure insuffisamment posée : combien d’emplois durables chaque milliard de dirhams investi crée-t-il réellement ?

Nous devons sortir d’une conception dans laquelle l’emploi serait simplement la conséquence mécanique de la croissance. L’emploi doit devenir une politique publique à part entière.

Le PLF 2027 devrait ainsi comporter un véritable Programme national d’insertion et d’emploi des jeunes, clairement identifié, chiffré et évalué. Il ne s’agirait surtout pas de créer artificiellement des dizaines de milliers de postes dans l’administration, alors que la circulaire appelle précisément à maîtriser les dépenses de personnel, mais d’utiliser l’investissement public pour provoquer massivement l’emploi privé.

- Première décision : conditionner une partie de la commande publique à l’emploi et à la formation. Chaque grand marché de travaux financé par l’État, les collectivités ou les établissements publics devrait comporter une clause imposant un nombre minimal d’heures d’insertion professionnelle pour les jeunes du territoire concerné. Les entreprises ne seraient plus seulement payées pour construire une route, une gare ou un équipement ; elles participeraient également à la formation d’une génération de techniciens et d’ouvriers qualifiés.

- Deuxième décision : conditionner davantage les aides publiques aux investisseurs aux emplois réellement créés et maintenus. Une entreprise bénéficiant du foncier public, d’incitations financières ou fiscales devrait prendre des engagements précis en matière d’emploi, de formation et de recrutement territorial. Il faut progressivement passer d’une logique du « montant investi » à une logique du « nombre et de la qualité des emplois créés ».

- Troisième décision : lancer une Garantie jeunesse pour les 18-25 ans. Aucun jeune sorti de l’école et sans activité ne devrait pouvoir rester pendant des années invisible pour l’administration. Dans les six mois suivant sa sortie du système scolaire, il devrait se voir proposer une formation qualifiante, un apprentissage rémunéré, un emploi accompagné ou un dispositif de deuxième chance. Et les organismes de formation devraient être évalués non plus seulement sur le nombre de personnes formées, mais sur le nombre de jeunes encore employés douze mois plus tard.

- Quatrième décision : transformer les futurs programmes de développement territorial en programmes de création d’économies locales. La circulaire prévoit une nouvelle génération de programmes territoriaux intégrés et leur gouvernance à plusieurs niveaux. ‎⁨Une part significative de leurs financements devrait obligatoirement être consacrée aux activités productives : ateliers, petites industries, artisanat, tourisme, économie maritime, services numériques, logistique, transformation agroalimentaire et accompagnement des TPME. Car aménager un territoire ne suffit pas à le développer. Une belle avenue, une place publique, un éclairage neuf ou un équipement administratif améliorent la ville ; ils ne donnent pas nécessairement un travail à celui qui y habite.

- Cinquième décision : faire du littoral Tétouan-Martil-M’diq-Fnideq un territoire pilote de reconversion économique. La disparition de l’économie transfrontalière informelle a laissé un vide considérable. Il faut maintenant le remplir par une économie réelle. L’État, la région, les communes, la formation professionnelle et le secteur privé devraient signer un contrat territorial doté d’objectifs précis à cinq ans : entreprises créées, jeunes formés, emplois durables, investissements privés attirés et revenus générés.

- Sixième décision : organiser la mobilité professionnelle légale. Nous devons enfin parler sans hypocrisie L’Espagne et plusieurs économies européennes manquent de travailleurs dans l’agriculture, l’hôtellerie, le bâtiment, les métiers techniques et les services aux personnes. Le Maroc possède une population jeune qui cherche du travail. Plutôt que laisser les réseaux clandestins organiser cette rencontre, négocions avec l’Espagne et l’Union européenne des dizaines de milliers de contrats de mobilité circulaire : formation au Maroc, contrat avant le départ, visa temporaire, protection sociale, retour organisé et possibilité de repartir légalement.Partir travailler légalement quelques mois en Europe, acquérir une compétence et revenir avec une épargne n’est pas une défaite nationale. Mourir en tentant de franchir clandestinement une frontière en est une.

- Septième décision enfin : changer nos instruments de mesure. Le taux de chômage ne suffit plus. Nous devons créer un indicateur territorial mesurant les perspectives de la jeunesse : combien souhaitent émigrer ? Combien pensent pouvoir améliorer leur situation dans les cinq prochaines années ? Combien croient que leur travail leur permettra d’accéder à un logement et de fonder une famille ? Combien ont confiance dans l’ascenseur social ?

Car la pauvreté la plus dangereuse n’est peut-être plus seulement celle du revenu. C’est désormais la pauvreté de perspective.
La construction de l’État social, dont la circulaire confirme la poursuite à travers la couverture médicale, les aides sociales, l’éducation, la santé et le logement, constitue une avancée majeure.⁩ Mais l’étape suivante doit être celle de l’autonomie. Nous devons mesurer notre réussite non seulement au nombre de ménages que nous aidons, mais au nombre de familles qui n’ont progressivement plus besoin d’être aidées parce qu’elles disposent d’un revenu stable.

Ceuta nous adresse finalement un message beaucoup plus profond que celui d’une frontière momentanément submergée. Une partie de notre jeunesse nous dit qu’elle ne voit plus suffisamment clairement sa place dans l’avenir que nous construisons.
Nous pouvons renforcer les contrôles et empêcher les départs. Cela peut être nécessaire, mais cela ne suffira jamais.

On ne retient pas durablement une jeunesse avec des barrières. On la retient avec une perspective.

Le PLF 2027 doit donc devenir davantage qu’un budget de croissance, d’infrastructures et de protection sociale. Il doit être un budget de travail, d’ascension sociale et d’espérance.

Car la véritable réussite du Maroc ne se mesurera pas seulement aux kilomètres d’autoroutes ou de LGV construits, aux capacités de nos ports ou au nombre de touristes accueillis. Elle se mesurera aussi au jour où un jeune Marocain regardera l’autre rive de la Méditerranée sans penser que, pour avoir un avenir, il doit nécessairement y partir.

L’emploi des jeunes ? Et surtout leur formation …Au Japon elle démarre à la maternelle …

Apprendre le désir de vivre dans son pays

Une jeunesse qui a confiance en son pays, en son avenir et en elle-même ne se construit pas par des discours. Elle se construit dès la maternelle.

La confiance en soi, comme la confiance dans le système social auquel on appartient, s’apprend dès le plus jeune âge. Les réflexes de patriotisme, d’empathie, de solidarité, de travail, de créativité et de réussite collective doivent être cultivés dès l’enfance.

Il faut surtout transmettre une conviction fondamentale : notre destin n’est pas quelque chose que l’on attend ; il se construit de nos propres mains.

Attendre de l’État qu’il nous forme, qu’il nous trouve un emploi, qu’il nous assure un avenir, qu’il résolve tous nos problèmes, voire qu’il nous dise comment vivre, relève d’une conception utopique de l’État-providence. Aucun État ne peut connaître mieux que nous nos besoins, nos rêves et nos aspirations.

En revanche, nous pouvons légitimement demander à l’État de nous donner, dès l’enfance, les outils de l’autonomie : apprendre à penser, à créer, à entreprendre, à prendre des initiatives, à vivre ensemble et surtout à réussir ensemble.

Et c’est là qu’apparaît un changement de paradigme.

Les personnes capables de concevoir ce nouveau mindset ne sont probablement pas uniquement les économistes, les ingénieurs ou les technocrates. Nous avons ici rendez-vous avec les psychologues, les sociologues, les psychiatres, les philosophes, les écrivains, les artistes et tous ceux qui travaillent sur l’humain, sur ses désirs, ses peurs, ses rêves et sa capacité à se projeter dans l’avenir.

Il ne suffit donc pas d’apprendre à nos enfants à vivre dans leur pays.

Il faut leur apprendre à aimer y vivre.

Et plus encore : leur transmettre le désir d’y construire leur avenir.

Car un pays ne retient pas sa jeunesse par des frontières, des injonctions ou des discours patriotiques. Il la retient lorsqu’elle croit que son avenir peut être ici, lorsqu’elle se sent capable de le construire et lorsqu’elle éprouve la fierté de participer à une aventure collective.

Le véritable patriotisme ne consiste peut-être pas à demander à une jeunesse de rester dans son pays. Il consiste à lui donner, dès l’enfance, des raisons d’avoir envie d’y rester.
Leur donner envie d’avoir envie …ici et maintenant .


Dimanche 9 Août 2026