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Après l’eau, l’électricité et internet, faudra-t-il payer l’IA ?

L’intelligence artificielle ne doit pas devenir une nouvelle facture d’exclusion.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

À la fin de chaque mois, le citoyen paie déjà ses factures d’eau, d’électricité, de téléphone, d’internet, de Wi-Fi, parfois aussi ses abonnements à certaines chaînes de télévision ou plateformes numériques. Ces dépenses sont devenues progressivement des charges ordinaires du quotidien. Elles ne sont plus perçues comme des dépenses exceptionnelles, mais comme des conditions minimales de participation à la vie sociale, familiale, professionnelle et éducative.
Demain, une nouvelle ligne pourrait s’ajouter à ces factures : celle de l’accès aux solutions d’intelligence artificielle.



Le citoyen au Maroc, en France ou ailleurs, qui souhaitera utiliser régulièrement des solutions comme ChatGPT, Claude, Gemini, DeepSeek ou d’autres dispositifs numériques dits d’IA, devra probablement payer un abonnement, des jetons numériques — souvent appelés tokens —, des fonctionnalités avancées, des accès API ou des capacités supplémentaires lorsque son forfait mensuel sera consommé.

Ce qui paraît aujourd’hui relever de l’expérimentation ou de la curiosité deviendra peut-être demain une dépense récurrente, au même titre que l’électricité, l’internet ou le téléphone.

Déjà, certains citoyens paient environ 20 dollars par mois pour accéder à une version plus performante d’un service IA.

D’autres ajoutent des dépenses liées aux API, aux usages professionnels, aux volumes de jetons consommés ou aux fonctionnalités complémentaires.

Cette réalité, encore limitée à une partie de la population, annonce pourtant une question beaucoup plus large : que deviendra l’inclusion numérique lorsque l’intelligence artificielle deviendra un outil quotidien, mais payant ?

On parle beaucoup d’inclusion IA. On évoque la formation, les compétences, les infrastructures, les langues, les données, les usages, les entreprises, l’école, l’université, l’administration et la souveraineté numérique.

Tout cela est nécessaire. Mais une dimension reste encore trop peu discutée : la capacité réelle des citoyens à payer l’accès à ces outils.

Car une IA accessible uniquement à ceux qui peuvent payer ne produira pas de l’inclusion. Elle risque au contraire d’élargir les écarts déjà existants. Il y aura ceux qui pourront accéder aux meilleurs modèles, aux réponses rapides, aux fonctionnalités avancées, aux agents spécialisés, aux outils de traduction, d’aide à l’écriture, d’analyse, de programmation ou de formation.

Et il y aura ceux qui resteront limités aux versions gratuites, bridées, instables, moins puissantes ou parfois indisponibles.

La fracture numérique ne sera donc plus seulement une fracture d’accès à l’ordinateur ou à internet. Elle deviendra une fracture d’accès à la puissance de calcul, aux jetons numériques, aux modèles, aux données contextualisées et aux services intelligents. Elle deviendra une fracture d’usage, de productivité, d’apprentissage et peut-être même de dignité numérique.

Pour un étudiant, l’accès régulier à une IA performante peut devenir un soutien pédagogique important.

Pour un chercheur, elle peut accélérer la veille, la structuration des idées et l’analyse documentaire. Pour un entrepreneur, elle peut accompagner la rédaction, la prospection, la gestion, le marketing ou la relation client.

Pour un citoyen, elle peut aider à comprendre un courrier administratif, à traduire un document, à préparer une démarche ou à accéder à une information complexe. Mais si ces usages deviennent payants, alors la question sociale devient centrale.

Cette question doit désormais entrer dans le débat public.

Au Maroc, les élections législatives sont prévues en septembre prochain. La campagne officielle aura son calendrier, mais la campagne politique, elle, a déjà commencé dans les faits.

Il faut espérer que les partis politiques ne se contenteront pas de parler de transformation numérique, de souveraineté, de jeunesse, d’éducation ou d’innovation.

Ils devront aussi répondre à une question simple : comment les Marocaines et les Marocains accéderont-ils concrètement aux solutions d’IA ? Qui paiera les abonnements, les jetons numériques, les services avancés et les usages éducatifs, professionnels ou administratifs ? Les programmes politiques devront proposer des solutions, pas seulement des slogans.

En France également, la campagne présidentielle de 2027 est lancée depuis longtemps. Des candidats déclarés ou pressentis occupent déjà l’espace politique, médiatique et programmatique. Pourtant, cette question reste largement absente du débat : qui paiera la facture de l’IA pour les citoyens français ?

Aucun discours politique majeur ne semble encore traiter frontalement le coût des jetons, des abonnements, des API, des assistants numériques et des fonctionnalités avancées pour les ménages, les étudiants, les enseignants, les petites entreprises ou les citoyens les plus modestes.

Là aussi, il faudra que les candidats et candidates expliquent comment ils comptent financer l’accès à l’IA, s’ils veulent réellement parler d’inclusion numérique.

L’inclusion IA ne peut donc pas être réduite à des discours, à des conférences ou à des stratégies générales.

Elle doit intégrer, dès le départ, la question du coût supporté par les citoyens.

Qui paiera les abonnements IA ? Qui paiera les jetons numériques consommés par les étudiants, les enseignants, les petites entreprises, les chercheurs indépendants, les associations, les artisans, les familles et les citoyens les plus modestes ?

Faudra-t-il imaginer des forfaits IA sociaux, éducatifs, universitaires ou territoriaux ? Faudra-t-il négocier des accès nationaux ou régionaux à certaines solutions ? Faudra-t-il soutenir des alternatives souveraines, frugales et adaptées aux réalités locales ?

Cette question est particulièrement importante pour le Maroc. Si l’on veut que l’IA soit un levier d’inclusion, d’éducation, de compétitivité et de souveraineté, il faudra éviter qu’elle devienne un luxe numérique réservé aux catégories les plus favorisées.

Le coût de l’accès doit être pensé comme une composante de toute stratégie IA. Il ne s’agit pas seulement de former les citoyens à utiliser l’IA. Il faut aussi leur permettre d’y accéder réellement, durablement et équitablement.

Dans quelques années, la facture IA pourrait devenir aussi banale que la facture internet. La différence est que l’IA ne sera pas seulement un canal de connexion. Elle deviendra un assistant, un outil de travail, un support d’apprentissage, un dispositif de traduction, un outil de création, un compagnon administratif et parfois même un intermédiaire entre le citoyen et le monde numérique.

C’est pourquoi la question doit être posée maintenant. L’inclusion IA commence par une question simple, presque matérielle : qui paiera l’accès réel à l’intelligence artificielle ?

Si cette question n’est pas intégrée dans les politiques publiques, les stratégies nationales, les dispositifs éducatifs et les programmes de transformation numérique, alors l’inclusion IA restera un slogan. Elle sera affichée, commentée, célébrée, mais elle ne sera pas vécue par ceux qui en auront le plus besoin.

L’intelligence artificielle ne doit pas devenir une nouvelle facture invisible qui exclut silencieusement. Elle doit être pensée comme un bien d’usage numérique essentiel, avec des modèles d’accès adaptés, équitables et soutenables.

Car demain, l’inégalité ne se mesurera peut-être pas seulement à l’accès à internet. Elle se mesurera aussi à la capacité de chacun à utiliser régulièrement, correctement et utilement les outils d’intelligence artificielle.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Mercredi 24 Juin 2026