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Après le libéralisme dur, le temps d’un New Deal marocain


Rédigé par le Lundi 1 Juin 2026



Tourner la séquence trop libérale, ce n’est pas fermer l’économie. C’est rouvrir l’avenir.

Après le libéralisme dur, le temps d’un New Deal marocain
Tourner la séquence trop libérale : pour un New Deal marocain

Il arrive un moment, dans la vie politique d’un pays, où le débat ne porte plus seulement sur le bilan d’un gouvernement, mais sur la fatigue d’un modèle. Le gouvernement de M. Aziz Akhannouch revendique des réalisations : protection sociale élargie, investissements publics importants, croissance, dialogue social, aides directes. Ces éléments existent et ne peuvent être balayés d’un revers de main. Lors de la présentation de son bilan 2021-2026, le chef du gouvernement a notamment mis en avant une croissance moyenne de 4,5 % sur la période 2021-2025 et une baisse de l’inflation à 0,8 % fin 2025, selon les chiffres rapportés par la presse nationale.

Mais la politique n’est pas seulement l’art d’aligner des indicateurs. Elle est aussi l’art de comprendre ce que les chiffres ne parviennent plus à apaiser. Or, dans une grande partie de la société marocaine, un sentiment s’est installé : celui d’un libéralisme devenu trop dur, trop froid, trop sûr de lui, trop indifférent au vécu réel des ménages. Le problème n’est pas l’entreprise. Le problème n’est pas le marché. Le problème n’est pas la réussite. Le problème est cette impression d’un pays où tout augmente sauf la confiance, où l’effort est demandé aux mêmes, où la classe moyenne paie sans toujours voir le retour, où les vulnérables sont aidés mais où ceux qui travaillent, cotisent, éduquent leurs enfants et tiennent debout sans bruit se sentent oubliés.

C’est cette séquence qu’il faudra tourner.

Tourner la page ne signifie pas rejeter l’économie de marché. Ce serait une erreur. Le Maroc a besoin d’entreprises fortes, d’investissement privé, d’innovation, d’exportation, de capitaux, de productivité et d’audace entrepreneuriale. Mais il a besoin d’autre chose encore : un marché encadré par l’éthique, une concurrence réelle, un profit légitime parce qu’il crée de la valeur, et non parce qu’il capte des rentes. L’entreprise doit être libérée, oui, mais libérée des emprises, des passe-droits, des blocages administratifs, des situations de domination et des circuits fermés.

La rupture attendue n’est donc pas anti-économique. Elle est anti-prédatrice.

Le prochain programme audible dans le champ électoral sera celui qui dira clairement : nous voulons une économie productive, mais pas une société abandonnée au plus fort. Nous voulons la libre initiative, mais pas le libéralisme sauvage. Nous voulons le profit, mais un profit éthique. Nous voulons des investisseurs, mais aussi des citoyens debout. Nous voulons la croissance, mais une croissance qui agrandit la classe moyenne au lieu de l’épuiser.

Car c’est là que se trouve le cœur politique de 2026 : l’ascenseur social. Beaucoup de Marocains n’attendent pas seulement une aide. Ils attendent une preuve que l’effort paie encore. Que l’école peut encore changer un destin. Que le travail peut encore permettre de se loger. Que l’entreprise peut encore grandir sans piston. Que le mérite n’est pas devenu un mot décoratif. Que le rural n’est pas condamné à regarder les métropoles capter seules les opportunités. Que la citoyenneté pleine et entière ne se réduit pas au vote, mais ouvre des droits, impose des devoirs et garantit une dignité.

Le New Deal marocain devra donc avoir une ambition simple : reconstituer une grande classe moyenne nationale, urbaine et rurale. Pas une classe moyenne statistique, fragile, endettée, anxieuse, déclassable au moindre choc. Une vraie classe moyenne, capable d’épargner, d’éduquer, de se soigner, d’entreprendre, de consommer dignement, de transmettre et de croire en l’avenir. Cela suppose une redistribution intelligente de l’effort de croissance. Non pas une redistribution punitive, mais une redistribution réparatrice : fiscalité plus juste, services publics plus performants, accès au logement, qualité de l’école, santé accessible, mobilité territoriale, soutien aux petites entreprises, lutte contre les rentes.

C’est ici que le service public redevient central. Le Maroc ne peut pas demander aux citoyens d’aimer la modernité si l’école publique ne rassure pas. Il ne peut pas parler de dignité si l’hôpital public épuise les familles. Il ne peut pas appeler au civisme si l’administration humilie encore par lenteur, complexité ou opacité. Un service public performant, accessible, mesurable, n’est pas une nostalgie étatiste. C’est une condition de stabilité nationale.

La séquence trop libérale a aussi créé un problème de langage. On a trop parlé d’indicateurs, pas assez de justice ressentie. Trop parlé de chiffres, pas assez de foyers. Trop parlé de résilience macroéconomique, pas assez de budget familial. Or l’électeur ne vit pas dans une note de conjoncture. Il vit dans un loyer, un panier alimentaire, une facture d’électricité, une ordonnance médicale, un trajet quotidien, une scolarité d’enfant. Et quand les chiffres officiels disent que les choses s’améliorent alors que son quotidien reste tendu, la défiance s’installe. Plusieurs analyses du bilan gouvernemental ont d’ailleurs relevé ce paradoxe entre réformes structurelles et crise de confiance dans le ressenti citoyen.

Le programme de rupture devra donc être un programme de résultats. Non plus seulement annoncer, lancer, créer, généraliser, accélérer. Mais prouver. Prouver que les prix sont surveillés. Prouver que la concurrence fonctionne. Prouver que les aides arrivent aux bons bénéficiaires. Prouver que les écoles progressent. Prouver que les délais de soins diminuent. Prouver que les jeunes trouvent un emploi durable. Prouver que les territoires reçoivent leur part du développement.

Cette obligation de résultats doit devenir le nouveau contrat politique.

Mais ce New Deal ne peut pas être seulement social. Il doit être aussi culturel et national. Les Marocains ont besoin d’un récit qui les rassemble. Un récit de famille, de citoyenneté, de patriotisme, de tolérance, de vivre-ensemble, d’identité ouverte sur l’universel. Un Maroc enraciné et moderne. Fier de son intégrité territoriale totale et indivisible. Confiant dans son histoire, mais capable de parler au monde. Attaché à ses valeurs, mais non prisonnier de la fermeture. Un Maroc qui rayonne, non par arrogance, mais par cohérence.

Cette ambition internationale n’est pas secondaire. Le Maroc peut devenir davantage qu’une destination d’investissement. Il peut devenir un hub de confiance entre l’Afrique, l’Europe, le monde arabe, l’Atlantique et la Méditerranée. Sa stabilité politique, ses infrastructures, ses avancées industrielles, sa position géographique et son ouverture culturelle constituent des atouts puissants. Mais ce rayonnement extérieur sera fragile si le pacte intérieur s’abîme. Un pays ne rayonne durablement que lorsque ses citoyens sentent qu’ils participent à cette montée en puissance.

Il faudra aussi oser ouvrir le débat démographique. Une société qui doute de l’avenir fait moins d’enfants, non par manque d’amour, mais par manque de sécurité. Parler de natalité, ce n’est pas donner des leçons aux familles. C’est créer les conditions matérielles, sociales et psychologiques qui permettent aux jeunes ménages de se projeter : logement, emploi, crèches, santé, école, stabilité des revenus. Une natalité dynamique ne se décrète pas. Elle se mérite par la confiance.

La page libérale actuelle ne sera tournée que si une alternative crédible apparaît. Pas un slogan anti-riches. Pas un discours de revanche sociale. Pas une nostalgie administrative. Mais un pacte nouveau : libérer les énergies, protéger les familles, moraliser le profit, élargir la classe moyenne, réduire fortement la vulnérabilité, revitaliser les territoires, restaurer la confiance dans le service public, et replacer la dignité au centre.

C’est au prix de ce rêve que les Marocains pourraient consentir à croire encore. Car on ne gagne pas une élection seulement contre un gouvernement. On la gagne pour une promesse d’époque. La promesse que le Maroc ne sera pas seulement un pays qui attire les capitaux, mais un pays qui élève ses citoyens. Pas seulement un pays qui construit des infrastructures, mais un pays qui reconstruit l’espérance. Pas seulement un pays stable, mais un pays juste.

Tourner la séquence trop libérale, ce n’est pas fermer l’économie. C’est rouvrir l’avenir.




Lundi 1 Juin 2026