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Assurer la stabilité dans un contexte d’incertitude : le défi marocain


Par Reda Seddiki, consultant en stratégie.

Héraclite écrivait que le conflit est la loi du monde. Il « révèle les uns comme des dieux et les autres comme des hommes, les uns comme des esclaves et les autres comme des libres ». Aujourd’hui, il est clair que le conflit est revenu au cœur du système international.

Derrière les drames humains et les images de destruction, l’ordre mondial se recompose, et lentement, les équilibres de puissance basculent. Pendant des décennies, la mondialisation s’est construite sur une promesse simple, celle que l’interdépendance des économies et des flux rendrait le conflit irrationnel, donc impossible. Mais aujourd’hui, cette promesse s’effrite.

Les chaînes de valeur se redessinent, l’efficacité cède du terrain à la sécurité, et la dépendance devient un coût stratégique. Alors, des pays comme le Maroc, pourtant stables, deviennent vulnérables non pas à leur propre instabilité, mais à celle du monde, devenue structurelle. Dans ce contexte, ne pas adapter le modèle actuel revient à s’exposer durablement à des crises que l’on ne maîtrise pas.



La mondialisation à l’épreuve du conflit

La guerre en Iran a provoqué un choc énergétique majeur. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 25 % du pétrole mondial et 20% du GNL, est devenu un point de tension critique. Les prix du baril ont dépassé les 100 dollars, avec des pics au-delà de 115 dollars. Pour des économies fortement dépendantes des importations énergétiques, comme le Maroc, l’impact est sévère, et immédiat.

En effet, le Royaume importe plus de 90 % de ses besoins énergétiques, selon le Haut-Commissariat au Plan. Cette dépendance structurelle se traduit directement dans ses équilibres macroéconomiques. En 2022 déjà, d’après le rapport annuel du Commerce extérieur, la facture énergétique avait dépassé les 150 milliards de dirhams, en hausse de plus de 90 % sur un an.

Les tensions actuelles, en réactivant ce risque à grande échelle, agissent comme des braises vives sur un terrain inflammable. L’augmentation du prix du baril se répercute sur le coût du transport, les coûts de production et bien sûr, en fin de chaîne, le pouvoir d’achat des Marocains. Le déficit commercial est également lourdement touché. Au premier trimestre 2026, il s’est creusé de plus de 20 %, tiré en grande partie par l’alourdissement des importations énergétiques.

Ce phénomène révèle une fragilité profonde du modèle marocain, à l’instar de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie ou encore du Japon : celle d’une économie intégrée aux flux mondiaux, sans leviers suffisants pour en amortir les chocs. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’intensité des crises, mais leur nature.

Pendant longtemps, la mondialisation supposait que l’interdépendance des économies les rendrait plus stables. Produire en Asie, consommer en Europe, financer aux États-Unis, une architecture déséquilibrée mais bien rodée, qui fonctionnait dans un cadre relativement prévisible.

Mais la contrainte géopolitique redessine lentement ces chaînes de valeur. Les États privilégient désormais la résilience à court terme plutôt que l’optimisation à long terme.

Cette mutation est visible dans les politiques industrielles occidentales : les États-Unis ont engagé, depuis 2021, plus de 1 000 milliards de dollars à travers plusieurs plans industriels et d’infrastructure (Infrastructure Act, CHIPS Act, Inflation Reduction Act) visant notamment à relocaliser des secteurs stratégiques ; tandis que l’Union européenne a accéléré sa stratégie industrielle et énergétique depuis 2022, avec des initiatives comme REPowerEU pour réduire sa dépendance énergétique, ou encore le Net-Zero Industry Act et le Chips Act, destinés à relocaliser des industries critiques comme celles des énergies vertes ou des semi-conducteurs.

Dans ce contexte, le Maroc se retrouve à la fois exposé et potentiellement avantagé. Exposé, car il subit directement les chocs externes, avantagé car sa position géographique et son tissu industriel émergent en font un candidat naturel au redéploiement des chaînes de valeur vers des zones plus proches et plus stables.

Transformer la vulnérabilité en stratégie

Trois axes structurants s’imposent pour le Maroc : l’énergie, l’industrie, et la résilience macroéconomique. Le premier est évident : réduire la dépendance énergétique. Avec plus de 90 % d’énergie importée, le Maroc est mécaniquement vulnérable. Pourtant, le pays dispose d’un potentiel solaire parmi les plus élevés au monde.

Le complexe Noor Ouarzazate, avec une capacité installée de plus de 580 MW, illustre cette ambition. L’objectif national est d’atteindre 52 % de capacité électrique renouvelable d’ici 2030, d’après le Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable. Cette transition énergétique permettrait au pays de réduire la facture énergétique, de stabiliser les coûts de production et de sécuriser l’approvisionnement.

À plus long terme, le Maroc pourrait même envisager l’export d’électricité verte vers l’Europe, dans un contexte de transition énergétique accélérée. Le deuxième axe concerne l’industrialisation. Le Maroc a déjà posé des bases solides.

Le secteur automobile représente aujourd’hui plus de 140 milliards de dirhams d’exportations annuelles, d’après l’Office des changes, faisant du pays le premier exportateur vers l’Union européenne hors UE. L’aéronautique, avec plus de 20 000 emplois et environ 20 milliards de dirhams d’exportations, illustre également cette montée en compétence. Mais le positionnement reste encore largement centré sur l’assemblage.

Dans un monde où les chaînes de valeur se raccourcissent, le Maroc doit monter en gamme. Cela implique de développer des capacités d’ingénierie, d’attirer des activités de R&D et de former une main-d’œuvre hautement qualifiée.

La proximité avec l’Europe est également un avantage majeur, en offrant un délai logistique de quelques jours contre plusieurs semaines depuis l’Asie. Mais cet avantage ne sera décisif que si le pays parvient à offrir une qualité de production et une fiabilité comparable.

Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’être compétitif en coût, mais en valeur. Le troisième axe, plus transversal, est celui de la résilience économique. Les chocs extérieurs sont inévitables, et pour les absorber, le Royaume doit d’abord réduire sa concentration de dépendances.

Aujourd’hui, près de 60 % des exportations marocaines sont dirigées vers l’Union européenne, selon l’Office des changes, exposant directement l’économie nationale aux cycles européens. De même, certaines importations critiques comme l’énergie, les céréales ou les intrants industriels restent fortement concentrées sur un nombre limité de fournisseurs.

Le Maroc dépend notamment du Moyen-Orient pour ses approvisionnements pétroliers (Arabie saoudite, Irak), de l’Europe pour ses intrants industriels (Espagne, France, Allemagne) et de la région mer Noire pour ses importations de blé (Ukraine, Russie), ce qui l’expose directement à des chocs géopolitiques extérieurs.

Renforcer la résilience implique donc une double logique : diversifier les partenaires et sécuriser les flux. Cela passe notamment par le développement de capacités de stockage stratégique. À titre d’exemple, le Maroc dispose d’une capacité de stockage de produits pétroliers estimée à moins de 30 jours de consommation d’après les analyses du Conseil de la concurrence, et ce malgré un seuil légal national fixé à 60 jours, jamais atteint, et bien en-dessous des 90 jours recommandés par les standards internationaux, ce qui accentue sa vulnérabilité en cas de rupture d’approvisionnement.

Sur le plan financier, la capacité d’absorption des chocs repose toutefois sur des équilibres macroéconomiques solides. Le déficit budgétaire s’est établi autour de 4,3 % du PIB en 2024, tandis que la dette publique avoisine les 70 % du PIB, selon le Ministère de l’Économie et des Finances. Ces niveaux restent maîtrisés, mais limitent les marges de manœuvre en cas de choc prolongé.

À l’inverse, les réserves de change, environ 5 à 6 mois d’importations de biens et services selon Bank Al-Maghrib, constituent un amortisseur essentiel, mais fragile face à une dégradation durable de la balance commerciale.

Enfin, la question technologique ne peut être ignorée. Le développement d’infrastructures numériques, notamment de data centers, représente une opportunité dans un contexte de croissance mondiale du cloud d’infrastructure estimée à plus de 30% cette année (Synergie Research Group).

Le Maroc dispose donc d’atouts réels, de par sa stabilité, sa géographie, sa connectivité avec l’Europe, mais reste confronté à des contraintes structurelles. Le coût de l’électricité, la disponibilité énergétique et les besoins en eau et en refroidissement dans un climat chaud constituent des facteurs déterminants.

À titre de comparaison, un data center peut consommer autant d’électricité qu’une ville de taille moyenne, ce qui rend ces projets étroitement dépendants d’une stratégie énergétique cohérente. Les chocs se propagent plus vite qu’ils ne se résorbent, et sans maîtrise de ces fondamentaux, la résilience reste difficile.

Comme dans un mouvement de musique où la tension est permanente sans jamais totalement exploser, le monde actuel avance dans un équilibre instable. Rien ne s’effondre brutalement, tout se transforme profondément. Le basculement est progressif, presque imperceptible à court terme. Quant à la guerre, et bien, comme le disait le poète persan Rûmî : « là où se trouve une ruine, il y a l’espoir d’un trésor ».

Par Reda Seddiki.


Lundi 11 Mai 2026