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Benkirane choisit l’opposition et prépare déjà la bataille de 2027

Et si la déclaration d’Abdelilah Benkirane, au lendemain des législatives, parlait finalement moins du gouvernement de 2026 que des élections territoriales de 2027 ?


À peine les urnes législatives refermées que la prochaine campagne semble déjà commencer.

Abdelilah Benkirane n’a pas attendu la formation du nouveau gouvernement pour choisir son terrain. Le secrétaire général du PJD affirme que son parti a remporté une victoire politique, annonce qu’il la célébrera et écarte, à titre personnel en attendant la décision des instances du parti, une participation à une expérience gouvernementale conduite par le PAM. Il va même beaucoup plus loin : son parti, dit-il en substance, entend combattre le prochain gouvernement, chercher à le faire tomber et provoquer de nouvelles élections.



À première lecture, c’est du Benkirane pur jus : direct, offensif, volontiers provocateur. À seconde lecture, c’est peut-être surtout du calendrier. Car derrière septembre 2026 se profile déjà 2027.

Benkirane choisit l’opposition et prépare déjà la bataille de 2027
Le PJD n’a peut-être pas le temps d’attendre 2031

Les élections communales et régionales de 2021 ont renouvelé les conseils territoriaux pour six ans. Le prochain renouvellement intervient donc en 2027.

Et ce détail de calendrier change beaucoup de choses.

En 2021, les Marocains avaient voté le même jour pour les législatives, les communales et les régionales. La sanction infligée au PJD avait donc été simultanément nationale et territoriale.

Le parti n’avait pas seulement perdu sa position dominante à la Chambre des représentants. Il avait aussi perdu une grande partie de son implantation dans les collectivités territoriales et plusieurs grandes villes.

Cinq ans plus tard, les deux horloges sont désormais dissociées. 2026 est l’année du retour parlementaire. 2027 peut devenir celle de la tentative de reconquête territoriale.

Voilà pourquoi le choix immédiat de l’opposition mérite d’être regardé autrement. Cinquante-quatre députés, mais surtout une dynamique à entretenir

Selon les résultats provisoires annoncés après le scrutin, le PJD obtient 54 sièges, derrière le PAM, le RNI et l’Istiqlal.

Arithmétiquement, le PJD n’a donc pas gagné les élections.

Politiquement, Benkirane veut pourtant installer une autre narration : celle d’un parti revenu de très loin, ayant enterré le traumatisme de 2021 et retrouvé suffisamment de forces pour redevenir un acteur central de l’opposition. C’est son interprétation du scrutin. Elle peut être discutée, mais sa logique politique est claire.

Et une dynamique électorale est un capital périssable.

Attendre plusieurs années pour l’exploiter serait risqué. Les territoriales de 2027 lui offrent au contraire une échéance presque immédiate.

Le PJD peut donc sortir d’une campagne pour entrer dans une autre. 2027 pourrait devenir un référendum politique anticipé sur les premiers mois du gouvernement

C’est là que la situation devient intéressante.

Le prochain gouvernement aura à peine eu le temps de s’installer que commencera déjà la bataille des communes et des régions. Pouvoir d’achat, emploi, prix, protection sociale, transport, logement, services publics, fiscalité locale, gestion urbaine : l’opposition disposera d’une longue liste de sujets pour confronter les promesses des législatives aux premières décisions de l’exécutif.

Benkirane pourrait ainsi chercher à transformer les territoriales en premier test politique de la nouvelle majorité.

Attention cependant à ne pas confondre les scrutins : une élection communale reste d’abord une compétition locale, avec ses candidats, ses notables, ses alliances et ses enjeux territoriaux. Une progression du PJD en 2027 ne signifierait pas mécaniquement un rejet national du gouvernement.

Mais politiquement, chacun cherchera évidemment à lui donner cette signification. Et Benkirane probablement le premier. Faire tomber le gouvernement… ou faire monter le PJD ?

Lorsqu’il annonce vouloir faire tomber le prochain gouvernement, la formule frappe.
Institutionnellement, faire tomber un gouvernement ne dépend évidemment pas de la seule volonté d’un parti d’opposition disposant de 54 députés.

Mais politiquement, le sens de la déclaration peut être différent. Il ne s’agit peut-être pas tant de provoquer rapidement une chute gouvernementale que d’installer un rapport de force permanent.

Chaque difficulté économique deviendra une munition.
Chaque promesse retardée, un argument.
Chaque désaccord au sein de la coalition, une occasion.
Chaque mécontentement local, une campagne.

Et chaque mois conduira un peu plus près de 2027.

Dans cette perspective, la phrase de Benkirane ressemble moins à l’annonce d’une motion de censure qu’au lancement d’une stratégie d’usure.

L’étrange nuance Lekjaa

Un autre élément mérite attention.Benkirane prend soin de distinguer Fouzi Lekjaa du PAM. Il évoque une relation personnelle « amicale » ou cordiale avec lui tout en maintenant son refus politique de participer à un gouvernement dirigé par le PAM.

Ce n’est pas anodin. La nuance permet de séparer l’homme du parti.

Benkirane peut ainsi préserver une relation personnelle avec Lekjaa tout en construisant une opposition extrêmement dure contre une éventuelle majorité dirigée par le PAM.

Si Lekjaa devait jouer un rôle central dans le prochain exécutif — hypothèse qui dépend des décisions institutionnelles à venir — cette distinction lui laisserait une marge de manœuvre politique appréciable.

Je n’ai rien contre l’homme ; je combats sa majorité. La nuance pourrait devenir utile lorsque commencera la campagne territoriale. Car 2027, pour le PJD, ce sont surtout les territoires perdus

C’est probablement le cœur du sujet.

Pour reconstruire durablement un parti, les députés ne suffisent pas.

Il faut des conseillers communaux. Des élus régionaux. Des présidents de communes. Des équipes locales. Des militants visibles. Des relais dans les quartiers. Une présence quotidienne auprès des citoyens.

Les élections territoriales de 2027 représentent donc beaucoup plus qu’une échéance intermédiaire. Elles peuvent permettre au PJD de mesurer si son rebond législatif de 2026 correspond à une véritable reconstruction de son implantation politique ou seulement à une remontée parlementaire.

La bataille est d’autant plus importante que les élus territoriaux participent indirectement à l’architecture institutionnelle nationale : une partie importante de la Chambre des conseillers est issue des collèges représentant les collectivités territoriales.

La reconquête locale aurait donc des conséquences dépassant largement les mairies.

Le véritable calendrier de Benkirane pourrait être beaucoup plus court

On pourrait résumer sa feuille de route politique hypothétique ainsi :

2021 : survivre.
2026 : revenir au Parlement.
2027 : tenter de reconquérir les territoires.

Et seulement ensuite : préparer le cycle politique suivant.

Dans cette lecture, Benkirane n’a aucun intérêt immédiat à diluer le PJD dans une coalition gouvernementale dirigée par un adversaire historique. L’opposition lui offre au contraire ce dont il a besoin : liberté de parole, visibilité, différenciation politique et capacité à faire campagne sans avoir à défendre quotidiennement le bilan gouvernemental.

C'est un positionnement, pas une garantie de succès. Les électeurs de 2027 resteront évidemment libres de sanctionner ou de récompenser chaque parti selon leurs propres critères.

Mais la cohérence stratégique existe.
Une campagne électorale vient peut-être de se terminer. Une autre commence.

Voilà finalement le paradoxe du 23 septembre.

Nous pensions assister à la fin d’une campagne législative. Nous assistons peut-être au commencement d’un nouveau cycle électoral. La future majorité devra gouverner tout en sachant que, quelques mois plus tard, les partis retourneront devant les électeurs pour les communes et les régions.

L’opposition, elle, pourra commencer sa campagne presque immédiatement.

Et Benkirane semble avoir compris avant beaucoup d’autres que le premier rendez-vous politique du prochain gouvernement ne sera peut-être pas 2031. Il sera 2027.

Son message du lendemain des législatives devient alors beaucoup plus lisible.

Il ne dit pas seulement au PAM : je ne gouvernerai pas avec vous.
Il dit à ses militants : ne rangez surtout pas les affiches. La prochaine bataille a déjà commencé.


Vendredi 25 Septembre 2026