1. BlackBerry : disparu de nos poches, ressuscité dans 275 millions de voitures !
Remontons aux années 1980.
Deux Canadiens, Mike Lazaridis et Douglas Fregin, créent Research In Motion, une entreprise qui pressent avant beaucoup d'autres que l'informatique deviendra mobile.En 1999, le BlackBerry transforme cette intuition en révolution commerciale.
Son innovation paraît aujourd'hui banale : recevoir automatiquement ses e-mails sans devoir les consulter manuellement.
À l'époque, c'est extraordinaire.
Le BlackBerry devient rapidement le compagnon indispensable des cadres dirigeants.
Son clavier physique permet d'écrire rapidement. Sa messagerie séduit les entreprises. Son infrastructure de communication sécurisée rassure les grandes organisations.
La dépendance est telle que l'appareil gagne un surnom : « CrackBerry ».
L'addiction numérique existait donc bien avant TikTok !
BlackBerry ne vendait pas seulement un téléphone. Il vendait une nouvelle manière de travailler, avec l'impression de pouvoir diriger le monde depuis sa poche.
52 millions de téléphones : le sommet avant la chute
En 2011, Research In Motion expédie 52,3 millions de smartphones sur son exercice financier.
Son chiffre d'affaires atteint presque 20 milliards de dollars.
L'entreprise paraît invincible.
Pourtant, trois exercices plus tard, ses revenus tombent à 6,8 milliards de dollars.
Une dégringolade spectaculaire.
Comment une entreprise aussi puissante, aussi innovante et aussi solidement installée dans les grandes organisations a-t-elle pu perdre autant de terrain ?
La réponse tient en une erreur stratégique fondamentale.
BlackBerry a continué à perfectionner le téléphone que ses clients utilisaient, pendant que ses concurrents inventaient celui que les consommateurs allaient désirer.
L'iPhone n'a pas battu un téléphone. Il a détruit une définition du téléphone.
Lorsque Steve Jobs présente l'iPhone en 2007, BlackBerry possède encore de sérieux arguments.
Son clavier est apprécié. Sa messagerie fonctionne. Ses outils professionnels sont reconnus.
Mais Apple change la nature même du produit.
Le téléphone devient un ordinateur tactile personnel, une plateforme multimédia et bientôt un univers d'applications.
Google accélère cette transformation avec Android.
Le véritable affrontement ne se joue donc plus uniquement entre appareils.
Il oppose des écosystèmes.
Développeurs, applications, services, interfaces, usages : la valeur se déplace vers une expérience numérique globale.
BlackBerry avait construit une forteresse autour de la communication professionnelle.
Apple et Google ont construit des villes entières autour de la vie quotidienne.
Et les utilisateurs ont progressivement préféré habiter ces villes.
Storm, PlayBook, BlackBerry 10 : les réponses arrivées trop tard
BlackBerry tente de réagir.
En 2008, le Storm doit démontrer que le fabricant sait lui aussi produire un smartphone tactile.
L'expérience convainc difficilement.
En 2011, la tablette PlayBook arrive sans application native de messagerie électronique complète au lancement.
Un paradoxe pour une entreprise dont la réputation reposait précisément sur l'e-mail !
Puis vient BlackBerry 10 en 2013.
Le système possède de réelles qualités techniques, mais il arrive dans un marché où les développeurs ont déjà largement choisi iOS et Android.
Les applications manquent. Les consommateurs hésitent. Les distributeurs perdent confiance.
BlackBerry découvre une vérité impitoyable : dans les technologies de plateforme, être excellent trop tard peut revenir à ne plus exister.
En 2016, l'entreprise annonce l'arrêt du développement interne de ses propres smartphones.
L'époque du BlackBerry comme grand fabricant de téléphones touche à sa fin.
La revanche invisible : BlackBerry revient sous le capot
Et pourtant, l'entreprise survit.
Mieux : elle se reconstruit autour de compétences beaucoup moins visibles.
Son principal atout s'appelle désormais QNX.
Ce système d'exploitation embarqué intervient dans des environnements où la fiabilité, la sécurité et la réactivité informatique sont essentielles.
On le retrouve notamment dans l'univers automobile, à travers les systèmes d'infodivertissement, les calculateurs et certaines fonctions électroniques avancées.
Selon BlackBerry, les technologies QNX sont présentes dans plus de 275 millions de véhicules.
L'entreprise a donc perdu sa place sur le tableau de bord commercial des smartphones, mais elle occupe une position importante dans l'infrastructure logicielle de l'automobile moderne.
Sur l'exercice 2026, QNX a généré 268 millions de dollars de revenus, en progression par rapport à l'année précédente.
Ironie de l'histoire : BlackBerry ne fabrique plus le téléphone du conducteur, mais contribue aux logiciels qui font fonctionner sa voiture.
De la cybersécurité à la communication critique : une nouvelle identité
L'autre pilier de BlackBerry repose sur les communications sécurisées.
Gestion des terminaux professionnels, protection des échanges sensibles et outils de communication de crise constituent désormais une partie importante de ses activités.
L'entreprise a également réorganisé son portefeuille.
En février 2025, elle a cédé ses activités Cylance de protection des terminaux à Arctic Wolf.
Un choix stratégique qui illustre son recentrage.
BlackBerry ne cherche plus à tout faire.
Elle privilégie des domaines spécialisés où les exigences de sécurité et de fiabilité peuvent constituer un avantage concurrentiel.
Mais attention : il ne faut pas transformer cette reconversion en conte de fées.
Avec 549,1 millions de dollars de chiffre d'affaires sur l'exercice 2026, BlackBerry reste très loin de ses sommets historiques.
Elle n'a pas reconquis son empire.
Elle a changé de métier pour continuer à exister.
Et c'est peut-être sa plus grande réussite.
La véritable leçon : l'innovation d'hier peut devenir le piège de demain
L'histoire de BlackBerry dépasse largement le secteur des télécommunications.
Elle concerne toutes les entreprises dominantes.
Nokia, Kodak et d'autres acteurs industriels ont eux aussi découvert que leur maîtrise d'un marché pouvait devenir un obstacle à leur transformation.
Le danger n'est pas toujours de manquer de technologie.
Il est parfois de ne pas comprendre que les attentes des utilisateurs ont changé.
Une entreprise peut disposer d'ingénieurs remarquables, de brevets, de capitaux et de millions de clients.
Si elle défend trop longtemps son ancien modèle, elle risque de perdre la prochaine bataille.
Le véritable concurrent n'est pas nécessairement celui qui fabrique un meilleur produit. C'est celui qui rend votre produit moins indispensable.
Et le Maroc : pourquoi cette histoire devrait inspirer notre industrie numérique
Pour le Maroc, la trajectoire de BlackBerry constitue une leçon particulièrement pertinente à l'heure de Digital Morocco 2030 et du développement de notre industrie automobile. Le Royaume a déjà acquis des positions importantes dans la fabrication de véhicules et de composants, mais la prochaine bataille de valeur se jouera davantage dans les logiciels embarqués, l'électronique, la cybersécurité et les systèmes intelligents.
Pourquoi ne pas faire émerger des entreprises marocaines capables de développer des solutions logicielles pour les véhicules, les équipements industriels ou les infrastructures critiques ? Pourquoi ne pas renforcer les passerelles entre universités, écoles d'ingénieurs, industriels et startups spécialisées ? L'exemple de BlackBerry rappelle qu'une entreprise peut perdre son produit emblématique tout en conservant une valeur technologique considérable.
Le Maroc doit donc penser au-delà de l'assemblage : fabriquer des voitures est une réussite industrielle ; maîtriser une partie de leur intelligence numérique serait une avancée stratégique supplémentaire.
BlackBerry a perdu le téléphone. Pas nécessairement son avenir.
Il y a quelque chose de profondément instructif dans cette trajectoire.
La marque qui symbolisait la modernité professionnelle a été dépassée par une révolution qu'elle n'avait pas suffisamment anticipée.
Mais elle a su exploiter une partie de ses compétences pour trouver une autre place dans l'économie numérique.
BlackBerry ne redeviendra peut-être jamais le géant populaire qu'elle était.
Ce n'est d'ailleurs plus nécessairement son objectif.
Car dans la technologie, il existe deux façons de disparaître : mourir en refusant de changer, ou abandonner son ancien empire pour construire discrètement le suivant.
BlackBerry a choisi la seconde.


