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CAN 2025 : on déteste rarement ce qui échoue, on déteste ce qui nous rappelle nos renoncements


Par Hicham EL AADNANI

Le paradoxe de la performance visible:

Certains succès rassemblent. D'autres dérangent. Le Maroc, en organisant une Coupe d'Afrique des nations que nombreux observateurs qualifient déjà de référence organisationnelle et logistique tout en atteignant la finale, incarne cette dualité : la démonstration et l'exposition simultanées.

Dans l’espace médiatique africain et international, la réussite marocaine est largement reconnue, mais une minorité de discours continue d’activer, avec une insistance singulière, le registre du soupçon ; ce phénomène n’est pas majoritaire, mais il est suffisamment visible pour mériter d’être analysé.

Ce que certains désignent comme du “Morocco bashing” ne relève pas d’une simple formule polémique : il s’agit d’un schéma récurrent où, dès que la réussite devient trop manifeste, une partie du commentaire abandonne l’analyse pour se réfugier dans le soupçon.



Il convient d'établir une distinction fondamentale :

CAN 2025 : on déteste rarement ce qui échoue, on déteste ce qui nous rappelle nos renoncements
Toute organisation demeure critiquable, chaque décision arbitrale reste analysable, aucune compétition n'échappe au débat légitime. La critique constructive représente un marqueur de maturité collective lorsqu'elle s'appuie sur des données vérifiables, des sources identifiables, une méthodologie transparente. Le dénigrement systématique commence précisément là où l'on cesse d'évaluer des actions pour contester une légitimité même. "Ils ne peuvent pas réussir cela", "ce succès ne leur appartient pas", "ces résultats sont nécessairement manipulés".

À partir de ce glissement, on n'examine plus une performance sportive, on instruit un procès d'intention. L'histoire récente du sport africain montre ce que valent de tels procès sans preuves : ils ne recherchent pas la vérité, ils quêtent une consolation.

Les mécaniques du refus : comprendre les ressorts du dénigrement

Pourquoi ce dénigrement cyclique émerge-t-il précisément aux moments de réussite ? La première explication relève de la dimension comparative. Dans un contexte régional où l'organisation d'événements majeurs se heurte fréquemment à des contraintes structurelles — infrastructures, mobilité, sécurité, gouvernance, financement — observer un pays "exécuter" avec efficacité confronte l'ensemble des acteurs à une interrogation inconfortable : pourquoi pas nous ?

Pour certains observateurs, il demeure plus aisé d'expliquer cette différence par la suspicion que par l'analyse comparative rigoureuse. Quand on refuse d'examiner l'effort déployé, on privilégie la théorie du complot. La deuxième dynamique s'inscrit dans l'économie contemporaine de l'attention. Dans l'écosystème des réseaux sociaux, un fait brut pèse structurellement moins qu'une insinuation bien formulée.

Le scandale clique mieux que la nuance. Un incident isolé se transforme en tendance systémique. Une image décontextualisée devient une "preuve irréfutable". Une décision arbitrale contestable évolue en "système corrompu". Le dénigrement ne constitue pas uniquement une posture idéologique, il représente également un produit éditorial optimisé : consommation rapide, indignation performante, viralité maximale.

La nuance, par nature, ne génère pas d'engagement. Mais la dimension la plus structurante réside ailleurs : une Coupe d'Afrique des nations réussie représente un acte de puissance douce. Cette réalité n'est pas anodine. Organiser, accueillir, diffuser, sécuriser, coordonner un événement continental démontre une capacité d'exécution qui transcende le sport. Dans un monde où l'image constitue une monnaie stratégique, cette capacité produit des externalités mesurables : attractivité touristique, crédibilité auprès des investisseurs internationaux, prestige régional renforcé.

Le Maroc ne remporte pas uniquement des matchs, il conquiert un espace symbolique. Cette stratégie n’est pas théorique : qu’il s’agisse des partenariats conclus par la Fédération royale marocaine de football avec des dizaines de fédérations africaines, de l’accueil répété de sélections contraintes à jouer “à domicile” au Maroc faute de stades homologués ou de la mise à disposition d’infrastructures de haut niveau, le Royaume a investi le sport comme langage diplomatique bien avant le coup d’envoi de cette CAN. Certains acteurs contestent cette expansion par anticipation, parce qu’accepter ce modèle reviendrait à reconnaître un leadership africain assumé dans le domaine sportif.

Le test de la réalité face aux narratifs construits

La force d'une analyse rigoureuse réside dans son ancrage factuel. Sur une compétition de cette envergure, des éléments concrets demeurent mesurables : fluidité des accès, gestion des flux de personnes, qualité de l'expérience supporter, dispositif de sécurité, production audiovisuelle, coordination interservices, efficacité opérationnelle.

Aucune organisation n'atteint la perfection absolue, mais l'essentiel se juge sur la capacité à anticiper, absorber les imprévus et corriger en temps réel. Sur ces critères, ce que vivent concrètement les équipes, les supporters et les délégations pèse souvent davantage que les narratifs parallèles.

Le dénigrement procède par glissements sémantiques progressifs. Il part parfois d'une critique recevable pour muter progressivement. Un problème logistique ponctuel devient "un pays structurellement incapable". Un incident isolé se transforme en "hostilité généralisée". Un débat arbitral se métamorphose en "manipulation organisée au plus haut niveau".

Ce passage du factuel à l'identitaire constitue le marqueur le plus révélateur. On ne formule plus "un dysfonctionnement s'est produit", mais "ils sont intrinsèquement ainsi". Cette mécanique ancienne fonctionne identiquement pour les individus et pour les nations. Elle remplit une fonction précise : disqualifier sans obligation de démontrer.

Les doubles standards comme révélateurs systémiques

Le cœur du problème réside fréquemment dans l'application de standards asymétriques. Lorsqu'une difficulté survient dans certains contextes, le discours mobilise des notions d'aléas, de complexités inhérentes, de contraintes contextuelles.

Lorsque la même difficulté apparaît dans le cas marocain, certains analystes y déchiffrent une intention malveillante. Inversement, quand des points forts émergent — qualité organisationnelle, affluence record, infrastructures de niveau international, atmosphère exceptionnelle — les critères d'évaluation se déplacent. On recherche alors un autre angle d'attaque, une nouvelle suspicion, une polémique alternative.

Cette technique du "déplacement des poteaux de but" appliquée à la géopolitique du football révèle sa logique : dès que la réalité contredit le narratif établi, on reconfigure le narratif. La finale cristallise naturellement ces tensions accumulées. Elle mêle indissociablement performance sportive et projection identitaire, tactique et ego collectif.

Une équipe atteignant le dernier match ne doit rien au hasard : cela signifie préparation minutieuse, profondeur de banc, maîtrise émotionnelle, culture de la victoire internalisée. On peut légitimement débattre d'une stratégie, contester une décision, analyser une action litigieuse. Mais lorsque l'analyse factuelle est systématiquement remplacée par l'insinuation — "c'est écrit d'avance", "c'est arrangé", "on les favorise" — on quitte le terrain du football. On entre dans le refus. Refus de reconnaître qu'une trajectoire se construit méthodiquement.

Refus d'admettre qu'un adversaire peut être simplement supérieur, mieux préparé, plus solide mentalement. À ce stade, l'accusation devient un analgésique émotionnel : on souffre moins, on progresse peu.

Exiger l'équité plutôt que l'admiration

Le paradoxe de cette séquence réside dans une réalité simple : le Maroc n'a pas besoin d'exiger l'admiration inconditionnelle. Il lui suffit d'exiger l'équité méthodologique. Juger sur pièces tangibles, comparer selon des standards uniformes, exiger des preuves proportionnées aux accusations formulées.

Cette règle élémentaire dérange précisément parce qu'elle oblige à abandonner la rumeur comme instrument d'analyse. Or, une rumeur possède un avantage stratégique sur un fait : elle n'a pas besoin d'exactitude pour être opérationnelle. Quelle posture adopter face au dénigrement systématique ?

Premièrement, résister à la tentation du conflit émotionnel permanent. L'indignation continue constitue le carburant des plateformes numériques, elle ne produit ni vérité ni respect mutuel.
Deuxièmement, recentrer systématiquement sur les faits : images contextualisées, données sourcées, chronologie vérifiable.
Troisièmement, assumer une communication mature : reconnaître les axes d'amélioration sans fournir de munitions à ceux qui n'attendent pas des réponses constructives, mais des failles exploitables.

La transparence représente une force, l'autoflagellation constitue un cadeau stratégique offert à ceux qui misent sur l'échec de ce modèle de réussite.

Vers une maturité collective du football africain

Une question plus large se pose pour l'ensemble du continent. La Coupe d'Afrique des nations mérite mieux que ces guerres numériques fragmentées. Elle mérite d'être protégée de la suspicion automatique, car cette suspicion finit par nuire collectivement : elle érode la confiance dans les institutions sportives, dégrade l'image du football africain et transforme chaque succès en prétexte à ressentiment.

Si l'Afrique aspire à des compétitions à la hauteur de son public et de son vivier de talents, elle doit apprendre à célébrer l'excellence lorsqu'elle se manifeste — sans passe-droit, mais sans mauvaise foi systématique.

Refuser de reconnaître une CAN réussie au Maroc, c’est envoyer un message paradoxal : le continent réclame des standards élevés, mais peine à accepter qu’ils soient atteints chez lui. Ce qui se joue durant cette Coupe d'Afrique des nations transcende largement la finale elle-même. Une leçon émerge avec clarté : on peut légitimement détester un résultat sportif, mais on ne peut pas effacer une démonstration factuelle.

Le Maroc démontre actuellement quelque chose qui, pour certains observateurs, devient insupportable précisément parce que c'est contagieux : la compétence n'est pas une opinion négociable. Elle se voit, elle s'éprouve, elle s'organise méthodiquement. Et lorsqu'elle se confirme dans la durée, elle force les autres acteurs à choisir : progresser par émulation ou stagner dans le ressentiment.

Parfois, le dénigrement révèle moins sur sa cible que sur ceux qui le pratiquent. On déteste rarement quelqu'un pour ce qu'il a fait de mal, mais souvent pour ce qu'il représente : ce que l'on ne pourra peut-être jamais devenir sans transformation profonde. Et oui, pleurer peut soulager temporairement. Mais cela ne construit rien.

Par Hicham EL AADNANI - Consultant en Intelligence Stratégique.


Vendredi 16 Janvier 2026