Simple ajustement de calendrier ou décision stratégique aux répercussions profondes, un passage de la CAN à une périodicité quadriennale constituerait un tournant historique. Pour éclairer ce débat, Junior Binyam, ancien responsable de la communication et chef de cabinet du secrétaire général de la CAF, pose un diagnostic sans détour. Sur le plan technique, la faisabilité ne fait aucun doute : « Si la CAN peut se jouer tous les deux ans, elle peut aussi se jouer tous les quatre ans. »
Mais l’essentiel est ailleurs. La vraie interrogation porte sur le fondement d’une telle décision. Existe-t-il des études sérieuses prouvant qu’un cycle quadriennal permettrait à la CAF de générer davantage de ressources ? À ce jour, la réponse reste floue, nourrissant les inquiétudes au sein du football africain.
Depuis plusieurs années, une pression constante s’exerce autour de la CAN, sous couvert de rationalisation du calendrier international et de protection des intérêts des clubs européens. En réalité, cette orientation s’inscrit dans une recomposition plus large des rapports de force du football mondial. À partir de 2017, avec la reconfiguration institutionnelle de la CAF, l’idée d’un passage à quatre ans commence à être portée, essentiellement par des acteurs extérieurs au continent.
Or, historiquement, la CAN biennale répond à des impératifs fondamentaux. Elle constitue le principal pilier économique de la CAF, représentant jadis près de 40 % de ses revenus, et aujourd’hui environ 80 % des ressources liées aux événements qu’elle organise. Droits télévisés, partenariats commerciaux et financement des compétitions continentales reposent largement sur la régularité de la CAN.
Espacer la compétition ferait donc peser un risque économique majeur. Passer de deux à quatre ans impliquerait, mécaniquement, de doubler les recettes générées par chaque édition. Un objectif jugé irréaliste par de nombreux observateurs, en l’absence de sources alternatives clairement identifiées. Les projets annoncés, comme la Ligue des nations africaine, restent pour l’instant à l’état de promesses, sans garanties concrètes.
Au-delà de l’économie, les conséquences sportives seraient tout aussi lourdes. Un retour aux années paires placerait la CAN en concurrence frontale avec l’Euro ou les Jeux olympiques, au détriment de sa visibilité médiatique et de son attractivité commerciale. Pour les sélections africaines émergentes, une CAN moins fréquente signifierait aussi moins d’opportunités de progression, de structuration et de rayonnement international.
La méthode de gouvernance interroge également. Une décision d’une telle portée aurait mérité un débat approfondi et une validation formelle par les instances de la CAF. Or, l’annonce s’est faite de manière verticale, renforçant le sentiment d’un affaiblissement de la gouvernance collective et d’une dépendance accrue vis-à-vis des instances mondiales.
Au fond, le débat dépasse largement la question du calendrier. Il touche à la souveraineté du football africain : sa capacité à préserver ses ressources, à défendre ses spécificités et à maintenir une autonomie institutionnelle. Plus qu’une bataille de dates, c’est une bataille pour l’avenir et l’indépendance de la CAF qui se joue.