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CAN : quand la communication dissuasive (تواصل ردعي استباقي) devient un enjeu stratégique


Rédigé par La rédaction le Lundi 2 Février 2026

La guerre moderne ne commence plus avec le fracas des armes. Elle s’ouvre par des mots, des images, des signaux. Avant le premier tir, il y a désormais le communiqué, la fuite « organisée », la déclaration ambiguë savamment calibrée. La communication dissuasive par anticipation est devenue une arme à part entière : moins spectaculaire qu’un missile, mais parfois plus efficace.

Le principe est simple en apparence : faire comprendre à l’adversaire que le coût d’une action serait supérieur à son bénéfice. On n’attend pas l’attaque, on la prévient en la rendant inutile. Mais cette dissuasion ne passe plus uniquement par la force militaire brute. Elle se déploie dans l’espace médiatique, diplomatique et numérique. On annonce des capacités sans forcément les utiliser, on laisse filtrer des scénarios, on montre que l’on a vu venir. Le message n’est pas seulement « nous sommes prêts », mais « nous savons ce que vous envisagez ».



CAN : quand la communication dissuasive (تواصل ردعي استباقي) devient un enjeu stratégique
Le traumatisme de la finale de la CAN ne devrait pas détourner le Maroc de l’essentiel : sa trajectoire sportive continentale et ses partenariats africains de long terme. Ce qui s’est joué ce soir-là dépasse largement le cadre d’un match ou d’une organisation contestée. Il s’agit d’un révélateur. Non pas d’un échec logistique ou sportif, mais d’une faille stratégique : l’absence d’une communication dissuasive par anticipation capable de cadrer les perceptions, d’absorber les frustrations et de neutraliser les narratifs hostiles avant qu’ils ne s’installent.

Le choc ressenti par les Marocains tient à une incompréhension profonde. Là où le pays pensait offrir le meilleur de lui-même — hospitalité, infrastructures de haut niveau, standards internationaux — une partie du public africain a perçu autre chose. Non pas un hommage, mais une mise en scène vécue comme déséquilibrée, voire humiliante. Ce malentendu a nourri un sentiment d’ingratitude au Maroc, tant l’engagement populaire, au-delà des instances officielles, a été réel et sincère. Le « corpus Maroc » — cette hospitalité spontanée, presque instinctive — s’est heurté à une lecture radicalement différente de l’événement.

Les déferlantes de violences verbales sur les réseaux sociaux ont ainsi surpris, parfois sidéré, une opinion marocaine convaincue d’avoir bien fait. Les faits, pourtant, sont têtus : infrastructures unanimement saluées, pelouses irréprochables malgré des conditions climatiques extrêmes, accueil et logistique comparables aux plus grandes compétitions mondiales. Les accusations venues de certains médias étrangers, relayées et amplifiées par des prises de parole irresponsables, notamment celle de l’entraîneur sénégalais, n’en paraissent que plus injustes. Dès lors, une question s’impose : pourquoi une telle intensité dans l’hostilité, et pourquoi maintenant ?

La réponse ne se trouve pas dans l’émotion, mais dans la méthode. Ce qui s’est produit ressemble moins à une colère spontanée qu’à une dynamique structurée. La déclaration récente de la vice-ministre sud-africaine évoquant un hypothétique désistement marocain pour la WAFCON 2026 s’inscrit clairement dans une séquence. Une séquence de pression, de délégitimation, de test. Autrement dit, une guerre de récits. Face à cela, la pire erreur serait la réaction à chaud. Ce type d’attaque appelle une réponse froide, construite, anticipée.

Car on ne fabrique pas une hostilité continentale de cette ampleur sans travail préalable. La rue africaine n’est pas un bloc homogène, mais lorsqu’un message s’y diffuse aussi vite et aussi largement, c’est qu’il a été pensé, scénarisé, alimenté. Il est donc inutile de ressasser les causes immédiates du malaise. L’enjeu est ailleurs : comment répondre sans renforcer l’adversaire, comment dissuader sans provoquer, comment reprendre l’initiative sans arrogance.

L’édition marocaine de la CAN a été précédée d’une promotion sans précédent. Les chiffres sont là : records de billetterie internationale, afflux massif de journalistes, diffusion élargie à un nombre inédit de pays. Très tôt, le supporter africain a intégré l’idée que cette CAN serait « la plus belle », qu’elle marquerait une rupture historique. Mais cette promesse, largement médiatique, n’a pas été traduite dans le registre symbolique attendu par le public.

Dans l’imaginaire de nombreux supporters, une CAN « en rupture » signifiait avant tout une neutralité absolue du pays hôte. Pas d’avantage implicite, pas de confort particulier, pas de traitement différencié. Certains allaient jusqu’à imaginer que le Maroc changerait de stade comme les autres équipes, sans percevoir que les têtes de série bénéficiaient toutes des mêmes conditions. L’arbitrage devait être irréprochable, au point d’en devenir invisible. Or, du point de vue marocain, la rupture se situait ailleurs : dans la qualité des infrastructures, dans l’excellence organisationnelle, dans la vitrine offerte au football africain.

Cet écart de perception est le cœur du problème. Ce qui était perçu par les organisateurs comme un saut qualitatif était, pour le public, une agréable surprise, mais pas une attente centrale. Pire encore, les signaux faibles — critiques diffuses, suspicions larvées, frustrations mal formulées — n’ont pas été identifiés à temps. Additionnés, ils ont fini par produire une onde de choc.

La panne de la VAR lors d’un match de groupe a servi d’étincelle. Puis est venu l’épisode du penalty non accordé à la Tanzanie face au Maroc, décision pourtant conforme aux règles. À partir de là, le récit était prêt. Ceux qui attendaient un prétexte ont trouvé leur carburant. La machine à disqualifier s’est mise en marche.

Il serait naïf de croire que cette campagne est terminée. Elle va probablement marquer une pause, avant de revenir avec plus de virulence à l’approche du Mondial 2026. L’organisation conjointe Maroc–Espagne–Portugal dérange. Elle cristallise des jalousies, des peurs, des rivalités géopolitiques et sportives. La CAN 2025 a servi de répétition générale, et sur le plan technique, le Maroc a démontré qu’il répondait largement aux exigences de la FIFA. Le défi, désormais, est politique et symbolique.

Il ne s’agit pas de convaincre Zurich ou Paris, mais Dakar, Abidjan, Lagos, Dar es-Salaam. Convaincre l’Afrique que le Maroc n’est pas un donneur de leçons, mais une locomotive collective. Et cela ne se fera ni par le renoncement, ni par la posture défensive. Cela exige une stratégie de communication institutionnelle repensée, continue, ancrée dans les attentes réelles des opinions africaines. Une communication capable de répondre aux attaques, mais aussi de frapper là où les narratifs adverses sont fragiles.

La communication événementielle, aussi brillante soit-elle, ne suffit plus. Elle embellit la table, mais ne nourrit pas toujours. Or, dans les phases de construction, les peuples demandent d’abord du sens, de l’équité perçue, du respect symbolique. La communication dissuasive par anticipation consiste précisément à comprendre cela avant la crise, à parler avant que d’autres ne parlent à votre place, et à rendre toute tentative de déstabilisation coûteuse, vaine, presque inutile.




Lundi 2 Février 2026