L'ODJ Média

Cancer de l’ovaire : au Maroc, le dépistage du HRD " Une anomalie de l’ADN" ouvre une nouvelle voie vers la médecine de précision


Par Anwar CHERKAOUI - Expert en communication médicale et de santé.

Une étude menée à l’Institut National d’Oncologie de Rabat montre qu’il est possible de réaliser localement, au Maroc, des tests moléculaires permettant de mieux orienter le traitement de certaines formes avancées de cancer de l’ovaire.



Une avancée importante dans un domaine où le coût et l’accès aux technologies restent des obstacles majeurs.

Le cancer de l’ovaire ne se soigne plus uniquement à partir de son apparence au microscope. De plus en plus, son traitement dépend aussi de ce qui se passe au niveau de son ADN.

C’est tout l’enjeu de la recherche du déficit de recombinaison homologue (HRD), une anomalie des mécanismes de réparation de l’ADN observée notamment dans certains cancers séreux de haut grade de l’ovaire.

Identifier cette anomalie peut permettre de sélectionner les patientes susceptibles de bénéficier de traitements ciblés, notamment les inhibiteurs de PARP, une classe de médicaments importante dans l’arsenal de la médecine oncologique de précision.

Mais encore faut-il pouvoir réaliser ces tests.

Pr Basma El Khannoussi, chef du service d’anatomopathologie et de pathologie moléculaire de l’INO avec Pr Mahdi youssef.
Or, dans de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, les analyses moléculaires sophistiquées sont souvent effectuées dans des laboratoires centralisés, parfois à l’étranger.

Les délais, la logistique et surtout le coût peuvent alors constituer de véritables barrières à l’accès à la médecine personnalisée.

C’est dans ce contexte que l’étude publiée par l’équipe dirigée par  Basma El Khannoussi, chef du service d’anatomopathologie et de pathologie moléculaire de l’INO, a savoir, Youssef Mahdi, Chaimaa Mounjid, Doha Midouane, Salma Akdim, Soumaya Ech-charif, Samia Sassi et Ismail Boujida, prend une dimension particulière.

215 patientes suivies à Rabat

Les chercheurs ont étudié, en conditions réelles, 215 patientes atteintes d’un carcinome ovarien séreux de haut grade avancé, prises en charge à l’Institut National d’Oncologie de Rabat entre mars 2024 et mars 2026.

L’objectif était ambitieux : vérifier si une stratégie de test HRD réalisée localement et de manière décentralisée pouvait être mise en œuvre dans les conditions de pratique quotidienne au Maroc. Les analyses ont été réalisées à partir de prélèvements tumoraux conservés selon les techniques habituelles de fixation et d’inclusion en paraffine.

Les chercheurs ont utilisé une technique de séquençage génomique de nouvelle génération, le NGS, grâce à la plateforme Oncomine Comprehensive Assay Plus.

Pour qu’un prélèvement soit exploitable, certaines conditions devaient être respectées : notamment une cellularité tumorale d’au moins 20 % et une nécrose inférieure à 30 %.

Plus d’une patiente sur deux HRD positive

Sur les 215 prélèvements, 158 ont finalement pu être évalués.

Résultat : 87 patientes, soit 55,1 %, étaient HRD positives. Parmi elles, 50 patientes (57,5 %) portaient une mutation BRCA1 ou BRCA2, tandis que 37 (42,5 %) ne présentaient pas de mutation BRCA1/2, tout en étant néanmoins HRD positives.

Cette distinction est importante. Elle rappelle que l’absence de mutation BRCA ne signifie pas nécessairement l’absence d’un déficit de recombinaison homologue.

Le paysage moléculaire du cancer de l’ovaire est plus complexe qu'un simple « BRCA positif » ou « BRCA négatif ».

L’étude met également en évidence une relation entre l’âge et la fréquence du HRD. Celle-ci atteignait 69,4 % chez les femmes âgées de 50 à 59 ans, contre 32,1 % chez celles âgées de 70 ans ou plus. Cette association était statistiquement significative.

Le véritable défi : obtenir un prélèvement de qualité

L’étude révèle cependant une autre réalité, moins spectaculaire mais essentielle : la médecine de précision commence avant le laboratoire. Sur les 215 échantillons, 57, soit 26,5 %, n’ont pas satisfait aux critères de qualité pré-analytique.

Dans 40 cas, représentant 70,2 % des échecs, le problème était lié à la dégradation de l’ADN.

Dans 17 autres cas, soit 29,8 % des échecs, la quantité d’ADN était insuffisante, notamment en raison de petites biopsies présentant peu de cellules tumorales ou une importante fibrose.

Autrement dit, disposer d’une technologie de séquençage performante ne suffit pas. Il faut également maîtriser toute la chaîne qui précède l’analyse : prélèvement, conservation, fixation, préparation et extraction de l’ADN.

Trois semaines… mais un coût considérable

Le délai moyen pour obtenir les résultats était de trois semaines, ce qui montre qu’un tel test peut être intégré dans un parcours oncologique sans nécessairement imposer des délais prohibitifs.

Mais une autre difficulté apparaît immédiatement : le coût. Selon les auteurs, un seul test représentait 37,1 % du PIB annuel par habitant du Maroc et dépassait 400 % du salaire minimum mensuel.

Derrière ces chiffres se trouve une question de santé publique majeure : comment permettre aux patientes marocaines d’accéder à la médecine oncologique de précision sans que le prix du test devienne lui-même une barrière thérapeutique ?

Décentraliser pour démocratiser la médecine de précision ?

L’intérêt de cette étude dépasse donc largement la seule question technique du HRD. Elle montre qu’un pays comme le Maroc peut développer localement des capacités de profilage moléculaire sophistiqué dans le cancer de l’ovaire.

Mais elle montre aussi les limites auxquelles se heurte cette ambition : qualité des prélèvements, standardisation des procédures, formation des équipes, disponibilité des équipements et, surtout, coût.

La conclusion des chercheurs est claire : le test HRD réalisé localement et de manière décentralisée est cliniquement faisable dans un contexte de ressources limitées.

La prochaine étape sera probablement économique autant que médicale. Il faudra évaluer précisément le rapport coût-efficacité de ces analyses et déterminer comment leur intégration dans les parcours de soins pourrait être financée. Car la question n’est plus seulement de savoir si le Maroc peut réaliser ces tests. Il peut le faire. La question désormais est de savoir comment faire en sorte que cette capacité technologique bénéficie réellement aux patientes qui en ont besoin.

Cette étude menée par le service d’anatomopathologie et de pathologie moléculaire de l’Institut National d’Oncologie (INO) revêt une importance particulière, puisque ce laboratoire constitue à ce jour la seule plateforme publique au Maroc capable de réaliser ce type de tests.

Ses résultats, en cohérence avec les données scientifiques internationales, apportent une véritable valeur ajoutée à la prise en charge du cancer de l’ovaire au Maroc. Ils pourraient également servir de référence et d’appui au développement de ces analyses dans les autres laboratoires universitaires, publics et privés du Royaume, contribuant ainsi à faire progresser la médecine de précision en oncologie.

C’est là que se joue une partie de l’avenir de la médecine personnalisée du cancer au Maroc.

Mardi 6 Octobre 2026



Rédigé par La Rédaction le Mardi 6 Octobre 2026