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Ce que révèle la Journée de l’Afrique


Par Adnan Debbarh*.

Célébrant dans cette chronique la Journée de l’Afrique, Adnan Debbarh évoque le Maroc qui a franchi l’étape de la simple présence diplomatique sur le continent, appelé désormais transformer ses acquis économiques, logistiques et politiques en une véritable doctrine stratégique.

Face à un monde structuré par les normes, les corridors et les dépendances, il plaide pour une « diplomatie d’architecture » capable d’articuler souveraineté, convergence et projection africaine.



La Journée de l’Afrique organisée récemment à Rabat n’était pas un simple moment protocolaire.

À travers l’intervention de Nasser Bourita, le Maroc a, une nouvelle fois, rappelé les fondements de sa présence sur le continent : appartenance africaine assumée, partenariat, co-développement, stabilité, infrastructures régionales et coopération humaine.

Cette parole mérite d’être prise au sérieux. Non parce qu’elle serait nouvelle, mais précisément parce qu’elle commence à dessiner une continuité stratégique identifiable.

Dans un monde devenu instable, cette continuité constitue déjà un acquis. Beaucoup de pays agissent encore par impulsions successives.

Le Maroc, lui, a progressivement construit une ligne africaine relativement lisible.

Le véritable enjeu se situe désormais ailleurs.

Le problème n’est plus celui de l’absence de vision. Il devient celui du niveau d’explicitation doctrinale nécessaire pour affronter un monde dont la structure même est en train de changer.

Car l’Afrique de 2026 n’est plus celle des années 2000, une mutation que le Roi Mohammed VI a anticipé en 2014 dans son discours à l’ouverture du premier Forum économique maroco-ivoirien.

Les puissances n’y projettent plus seulement des investissements ou de l’influence diplomatique.

Elles y projettent des architectures complètes : normes, chaînes logistiques, systèmes numériques, infrastructures énergétiques, corridors industriels, dispositifs financiers, récits géopolitiques et dépendances organisées.

Le monde entre dans une phase d’interdépendances conflictuelles. Les alliances deviennent transactionnelles. Les normes deviennent des instruments de puissance. Les corridors deviennent stratégiques. Les chaînes de valeur deviennent sécuritaires. La connectivité elle-même devient un champ de rivalité.
 

Dans ce nouvel âge géopolitique, la simple présence ne suffit plus.

Or le Maroc dispose désormais d’un paradoxe rare : il possède déjà une profondeur africaine réelle, sans toutefois l’avoir pleinement transformée en doctrine explicite de puissance relationnelle.

Nous avons des infrastructures. Nous avons des banques. Nous avons des ports. Nous avons des accords. Nous avons des réseaux diplomatiques. Nous avons des capacités logistiques. Nous avons une légitimité africaine croissante. Nous avons une profondeur atlantique exceptionnelle.
 

Pour l’heure, ces éléments demeurent encore partiellement juxtaposés.

Le véritable saut historique consiste désormais à les articuler dans une même grammaire stratégique.

Pendant longtemps, la diplomatie marocaine a fonctionné par intensité : tournées royales, sommets, initiatives, médiations, signatures, ouvertures.

Cette phase était nécessaire. Elle a permis le retour dans l’Union africaine, la reconstruction d’un capital relationnel africain et le repositionnement continental du Royaume.


Désormais une nouvelle étape commence.

Le Roi Mohammed VI à Libreville, capitale du Gabon en juin 2015
Le Roi Mohammed VI à Libreville, capitale du Gabon en juin 2015

L’Afrique ne peut plus être pensée uniquement comme un espace d’influence diplomatique ou un débouché économique. Elle devient progressivement un espace de co-production de souveraineté.
 

C’est probablement ici que doit émerger une véritable école marocaine contemporaine des Relations Internationales.

Non une école de commentaire. Non une école de célébration. Mais une école d’architecture stratégique.

Une école capable de penser ensemble : les flux ; les normes ; les corridors ; les dépendances critiques ; les chaînes industrielles ; la souveraineté cognitive ; les récits géopolitiques ; les infrastructures relationnelles.

Car la question centrale change de nature.
 

Hier, l’enjeu était d’être présent en Afrique. Aujourd’hui, l’enjeu devient : comment devenir structurant sans devenir prédateur ?

Cette nuance est décisive.

Le Maroc ne dispose ni de la masse démographique de certaines puissances, ni de leurs moyens financiers illimités. Sa singularité potentielle réside ailleurs : dans sa capacité à organiser des convergences. Or, cette convergence ne peut plus rester implicite. Elle doit devenir pensée, nommée, structurée et enseignée.
 

C’est précisément là qu’apparaît la nécessité d’une montée en gamme intellectuelle de notre appareil stratégique.

Non pour corriger l’État. Encore moins pour contester l’orientation générale de la diplomatie royale. Il s’agit plutôt d’enrichir les instruments de lecture d’un monde devenu beaucoup plus complexe.

Toutes les grandes puissances produisent aujourd’hui leurs doctrines :

La Chine produit ses corridors ; l’Europe produit ses normes ; les États-Unis produisent leurs architectures technologiques ; la Turquie produit ses récits géopolitiques ; les Émirats produisent leurs plateformes de flux.

Dans un tel contexte, la vulnérabilité principale d’un pays intermédiaire n’est plus seulement militaire ou économique. Elle devient cognitive.
 

Un pays qui ne produit pas ses propres catégories finit souvent par penser le monde avec les concepts des autres.

Or le Maroc commence peut-être à disposer d’une matière stratégique suffisamment riche pour produire sa propre grammaire : puissance de convergence ; souveraineté relationnelle ; co-souveraineté productive ; diplomatie narrative ; souveraineté cognitive ; ancrage atlantique ; profondeur africaine organisée.

Ces notions ne doivent pas être perçues comme des exercices académiques abstraits. Elles correspondent à une mutation réelle du système international.
 

Le XXIe siècle ne consacre plus uniquement les États qui accumulent des équipements. Il favorise ceux qui savent orchestrer des systèmes.

Une doctrine n'est pas un luxe intellectuel. C'est ce qui permet, face à un échec, de ne pas réitérer la même erreur. Sans elle, chaque nouvelle équipe recommence à zéro. Chaque crise impose un apprentissage douloureux.

Chaque adversaire exploite l'absence de mémoire stratégique. La doctrine, c'est l'assurance contre l'amnésie collective. C'edst ce qui permet de dire : « nous avons déjà échoué ainsi, nous ne réitérerons pas la même erreur ».

C'est ce qui permet de former les générations futures à une même grammaire de l'action.


Le Maroc a accumulé assez d'expérience africaine pour mériter mieux que l'oubli organisé.

C’est probablement là que se situe désormais le véritable défi marocain. Passer d’une diplomatie de présence à une diplomatie d’architecture. Passer d’une influence relationnelle à une capacité de structuration.

La Journée de l’Afrique nous rappelle ainsi quelque chose d’essentiel : le Maroc a déjà accumulé beaucoup d’actifs stratégiques.

Mais dans le monde qui vient, les actifs seuls ne suffisent plus. Ce qui fera désormais la différence, c’est la capacité à leur donner cohérence, doctrine et projection historique.
 

* Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Lundi 1 Juin 2026