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Cher mouton d’Ormuz


Au Maroc, même les moutons ont désormais une conscience géopolitique… Vous entrez dans un souk pour acheter un pauvre bélier destiné à finir héroïquement en méchoui familial… et voilà que le vendeur vous sert un briefing stratégique digne d’un sommet de l’OTAN…



Par Mohammed Yassir Mouline

Cher mouton d’Ormuz
Cette année, acheter un mouton au Maroc relève moins du rite religieux que d’une négociation diplomatique internationale… Vous entrez dans un souk avec l’intention naïve d’acheter un paisible bélier pour l’Aïd… et vous ressortez avec un cours accéléré sur la géopolitique mondiale, les tensions énergétiques, le détroit d’Ormuz, les marchés internationaux et probablement l’impact du réchauffement climatique sur l’humeur des chèvres australiennes…
 
Le vendeur vous regarde gravement, comme un analyste de Bloomberg en djellaba, puis annonce le prix du mouton avec le même sérieux qu’un trader annonçant le cours du pétrole… Et lorsque vous osez demander pourquoi le mouton coûte désormais le prix d’une petite voiture d’occasion, il soupire profondément avant de répondre : — « La situation internationale…  Le prix a augmenté à cause d’Ormuz»… !!
— Ormuz ?!...
— « Oui… tensions internationales… pétrole… logistique… géostratégie… »… À ce rythme-là, le mouton marocain ne mange plus du foin, il lit directement les rapports du FMI entre deux bottes de luzerne… !!
 
Le plus fascinant reste cette capacité extraordinaire du marché marocain à transformer chaque catastrophe mondiale en excuse locale… La guerre en Ukraine ? Le mouton augmente… Le prix du pétrole ? Le mouton augmente… La sécheresse ? Le mouton augmente… La pluie ? Le mouton augmente aussi, « parce que l’herbe pousse trop vite »… !! Demain, si un volcan éternue au Chili, le prix du gigot grimpera à Casablanca avant même la première coulée de lave… !!
 
Le gouvernement annonce des millions de têtes disponibles… Le citoyen, lui, cherche surtout comment sauver la sienne à la fin du mois… Officiellement, tout va bien… Les chiffres sont rassurants… L’offre dépasse même la demande… Un paradis ovin, en somme… Mais dans les souks, les prix donnent plutôt l’impression que chaque mouton a été élevé à Monaco, nourri au safran iranien et massé quotidiennement à l’huile d’argan bio… Le plus cruel dans cette histoire, ce n’est même plus le prix… C’est la culpabilité sociale organisée autour du mouton
 
Le mouton est devenu un produit coté en Bourse… Son prix dépend désormais du baril, de la sécheresse, des tensions au Moyen-Orient, du prix du gasoil, de la météo, des marchés mondiaux, et probablement du sens du vent au-dessus du détroit d’Ormuz… À ce rythme-là, bientôt chaque mouton sera livré avec une fiche technique… une analyse géostratégique et un commentaire du FMI sur l’état du pâturage mondial…
 
Pendant ce temps, le citoyen marocain découvre une étrange vérité économique : les crises mondiales voyagent plus vite que son salaire… Et c’est précisément là qu’est née la fameuse campagne : « Khallih ybe3be3 » — “Laissez-le bêler” !!
 
Au départ, cela ressemblait à une simple plaisanterie numérique, un slogan ironique lancé sur les réseaux sociaux pour appeler au boycott des moutons de l’Aïd… Mais très vite, le rire a dépassé le cadre du folklore virtuel pour devenir une véritable radiographie sociale du pays… Car lorsqu’un peuple commence à plaisanter collectivement sur son incapacité à acheter un mouton, il ne s’agit plus simplement d’humour populaire… C’est une thérapie nationale par le sarcasme… Une manière élégante de transformer l’humiliation économique en autodérision collective…
 
Le mouton est ainsi devenu, malgré lui, le meilleur institut de sondage du royaume… Pas besoin de statistiques compliquées… il suffit d’observer les visages dans les souks… Quand des familles tournent autour des enclos comme des visiteurs contemplant des œuvres hors de prix dans une galerie d’art contemporain, Il est évident qu'un dysfonctionnement majeur s'est produit dans la mécanique sociale… Au fond, le véritable sujet n’est pas le mouton… Le véritable sujet, c’est cette fracture grandissante entre les discours triomphants et la réalité des foyers…
 
Le plus cruel dans cette histoire, c’est peut-être le sort de cette classe moyenne qui fut longtemps le grand amortisseur national… Cette classe qui travaillait, consommait, épargnait un peu, encaissait beaucoup… Aujourd’hui, elle découvre avec stupeur qu’elle négocie un mouton comme on négocie un prêt immobilier… À ce rythme, bientôt les banques proposeront : — « Crédit Aïd Premium sur 84 mensualités, avec option tête et abats inclus. » !!
 
Ainsi, la campagne « Khallih ybe3be3 »  “Laissez-le bêler” n’est pas qu’une plaisanterie collective sur les réseaux sociaux... C’est un véritable signal d’alarme social lancé avec humour amer… Le citoyen ne proteste plus uniquement contre le prix de l’Aïd… il proteste contre ce sentiment grandissant que les fruits de la croissance ne lui parviennent jamaisLe véritable sacrifice de l’Aïd n’est peut-être plus le mouton… C’est le pouvoir d’achat… Et lorsqu’un mouton devient le baromètre national du malaise collectif, ce n’est plus seulement le marché qui tousse… C’est tout le contrat social qui commence à bêler… Iwa Khallih ybe3be3… Wa Salam Aleykoum wa Rahmatou Allah.

Cher mouton d’Ormuz


Mardi 19 Mai 2026