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Cher youtubeurs Marocains, je vous écoute… comme une école inversée du journalisme




Cher youtubeurs Marocains, je vous écoute… comme une école inversée du journalisme
À certains influenceurs et podcasteurs que je critique souvent, je dois pourtant dire merci : vos excès, vos approximations et vos certitudes me donnent chaque jour une formidable liste de choses à vérifier avant de publier.

Je voudrais faire aujourd’hui un aveu qui surprendra peut-être ceux que ma précédente chronique a pu agacer."Je suis fatigué des marchands de malheur sur Youtube & Co"

Oui, je vous écoute. Je regarde vos vidéos. J’écoute vos podcasts. Je parcours vos publications. Je m’attarde même parfois sur vos démonstrations les plus catégoriques.

Mais probablement pas de la manière que vous imaginez. Je vous écoute en mode « école inversée ». Je m’explique.

Normalement, on suit quelqu’un parce qu’il nous apprend ce qu’il faut faire. Dans mon cas, certains influenceurs, podcasteurs et commentateurs numériques m’apprennent surtout ce que je dois vérifier, nuancer, contextualiser ou parfois complètement reformuler avant de publier.

Et je dois presque vous remercier : vous me faites gagner un temps considérable. Vous êtes devenus, sans forcément le vouloir, l’un de mes meilleurs moteurs de fact-checking.

Quand vous affirmez, je vérifie
La mécanique est devenue presque automatique.
J’entends : « Tout le monde sait que… »

Premier voyant rouge.
Tout le monde ? Qui exactement ?
J’entends : « Les Marocains pensent que… »

Deuxième voyant.
Quels Marocains ? Selon quelle enquête ? Sur quel échantillon ? À quelle date ?**

J’entends : « Il est évident que… ». Je commence à chercher ce qui rend précisément la chose si évidente.

J’entends : « Selon nos informations… »
Très bien. Quelle source ? Est-elle directe ? Recoupée ? Publique ? Anonyme ? Existe-t-il une deuxième source indépendante ?

J’entends encore : « C’est la preuve que… »
Et c’est souvent là que commence le véritable travail journalistique.
Car un événement ne « prouve » pas nécessairement la théorie qu’on lui fait porter.

Une corrélation n’est pas une causalité.
Une succession d’événements n’est pas forcément une stratégie.
Une coïncidence n’est pas automatiquement un complot.
Une rumeur répétée mille fois reste une rumeur.
Et une conviction prononcée très fort devant un microphone ne devient pas un fait.

Merci aussi pour votre allergie au conditionnel

Vous m’avez également rappelé quelque chose d’essentiel : la grammaire peut être une question de déontologie.

Il existe un petit temps verbal que certains commentateurs semblent considérer comme une faiblesse : **le conditionnel**.

Pourtant, entre « le gouvernement prépare » et « le gouvernement préparerait », il n’y a pas seulement quelques lettres de différence.

Il y a parfois toute la distance entre une information établie et une information encore à confirmer.

Entre « cette décision vise à » et « cette décision pourrait viser à », même chose.

Entre « cet événement a été organisé pour » et « l’hypothèse d'une organisation destinée à… ne peut être exclue », nous changeons complètement de registre.

Dans le premier cas, j’affirme. Dans le second, j’analyse. Et lorsque les faits disponibles ne permettent pas de trancher, le conditionnel n’est pas de la lâcheté journalistique.

C’est de l’honnêteté.

Vous m’avez appris à me méfier des grands mots

Il y a également cette passion contemporaine pour les mots absolus.

« Jamais ».

« Toujours ».

« Tous ».

« Aucun ».

« Effondrement ».

« Humiliation ».

« Trahison ».

« Historique ».

« Sans précédent ».

« Le peuple ».

« La jeunesse ».

Ces expressions font de magnifiques titres.

Elles sont beaucoup plus difficiles à démontrer.

Chaque fois que j’entends « les jeunes Marocains veulent… », je me demande désormais : lesquels ?

Les étudiants ? Les NEET ? Les jeunes ruraux ? Les diplômés urbains ? Les 18-24 ans ? Les 25-34 ans ? Ceux qui s’expriment sur TikTok ? Ceux qui ne s’expriment jamais publiquement ?

Transformer quelques vidéos virales en opinion d’une génération entière est intellectuellement séduisant.

Journalistiquement, c’est beaucoup plus fragile.

## Vous êtes devenus ma liste de contrôle

Je pourrais presque transformer certaines émissions en exercice de rédaction.

Prenons une affirmation spectaculaire.

D’abord : **quelle est la source originale ?**

Ensuite : existe-t-il une confirmation indépendante ?

Puis : le chiffre cité est-il exact ?

Est-il récent ?

Le périmètre statistique est-il le bon ?

La comparaison avec l’année précédente est-elle pertinente ?

Le chiffre est-il présenté en valeur absolue ou en pourcentage ?

L’événement raconté s’est-il réellement produit dans l’ordre présenté ?

La personne citée a-t-elle vraiment prononcé cette phrase ?

Et surtout : **qu’est-ce que nous savons réellement, qu’est-ce que nous supposons et qu’est-ce que nous ignorons encore ?**

Cette dernière question est probablement la plus importante.

Parce que le journalisme ne consiste pas uniquement à raconter ce que l’on sait.

Il consiste également à savoir dire : **à ce stade, nous ne savons pas.**

## Et puis il y a les théories

Là, je reconnais que vous êtes particulièrement stimulants.

Trois événements se produisent la même semaine.

Vous tracez immédiatement une ligne entre les trois.

Un responsable politique prononce une phrase.

Un média étranger publie un article.

Un incident survient quelque part.

Et soudain apparaît une grande architecture invisible expliquant simultanément la diplomatie, l’économie, les services de renseignement, les élections et probablement la météo du week-end.

C’est fascinant.

Mais avant de reprendre cette architecture, il faut démonter les pièces une par une.

Qu’est-ce qui est documenté ?

Qu’est-ce qui est plausible ?

Qu’est-ce qui relève de l’interprétation ?

Qu’est-ce qui est simplement possible ?

Et qu’est-ce qui relève franchement de l’imagination ?

Une hypothèse peut être journalistiquement intéressante.

Encore faut-il la présenter comme une hypothèse.

Le problème commence lorsqu’on retire discrètement le point d’interrogation.

## L’intelligence artificielle rend cette discipline encore plus nécessaire

Nous entrons par ailleurs dans une époque où produire une affirmation vraisemblable est devenu extraordinairement facile.

Une image peut tromper.

Une vidéo peut être sortie de son contexte.

Une déclaration peut être tronquée.

Un chiffre ancien peut ressurgir comme s’il datait d’hier.

Une intelligence artificielle peut elle-même produire une réponse parfaitement formulée et pourtant incorrecte.

Nous devons donc inverser notre réflexe.

Autrefois, une information bien présentée bénéficiait d’une présomption relative de crédibilité.

Aujourd’hui, plus une information est spectaculaire, parfaitement emballée et émotionnellement efficace, plus nous devrions avoir le réflexe de chercher sa source primaire.

Le vrai luxe informationnel de demain ne sera peut-être plus d'avoir accès à l'information.

Nous croulons déjà sous l'information.

Le luxe sera de disposer de **l’information vérifiée**.

## Mais attention : je ne prétends pas être immunisé

Ce serait précisément tomber dans le travers que je dénonce.

Je me trompe aussi.

Je peux retenir un mauvais chiffre.

Faire une comparaison imparfaite.

Me laisser séduire par une hypothèse.

Donner trop d’importance à une source.

Confondre parfois ce que je crois avec ce que je peux démontrer.

Et c’est précisément pour cela que cette école inversée m’intéresse.

Lorsque je repère chez quelqu’un une généralisation abusive, je dois me demander si je ne fais pas la même chose ailleurs.

Lorsque je reproche à un podcasteur de ne pas vérifier une information, je dois m’imposer la même exigence.

Lorsque je demande aux autres d’utiliser le conditionnel, je dois savoir l'utiliser moi-même.

Le fact-checking n’est pas une arme destinée uniquement à corriger ses adversaires.

Il doit d’abord être une discipline que l’on retourne contre ses propres certitudes.

C’est beaucoup moins confortable.

Mais infiniment plus utile.

## Continuez donc à parler

Voilà pourquoi, contrairement à ce que certains pourraient croire, je ne souhaite certainement pas que ces voix disparaissent.

Continuez à parler.

Continuez à provoquer.

Continuez à poser les mauvaises questions et, parfois, les excellentes.

Continuez même à exagérer si vous y tenez.

Mais sachez simplement que, de mon côté, j’écoute différemment.

Quand vous affirmez, je cherche la source.

Quand vous généralisez, je cherche les exceptions.

Quand vous annoncez une catastrophe, je cherche les données.

Quand vous découvrez un complot, je cherche les faits.

Quand vous supprimez le conditionnel, je le remets.

Quand vous confondez une hypothèse avec une information, j’essaie de les séparer.

Quand vous me présentez une certitude, je cherche ce qui pourrait la contredire.

Et quand vous avez raison ?

Eh bien, il faut aussi savoir l’écrire.

Parce que l’école inversée ne consiste pas à considérer que le professeur improvisé a toujours tort.

Elle consiste à **ne jamais le croire sur parole**.

Finalement, je dois donc vous dire merci.

Vous pensiez peut-être fabriquer de l’audience.

Vous m’offrez parfois gratuitement une conférence de rédaction.

Vous me donnez les sujets à investiguer, les chiffres à contrôler, les affirmations à recouper, les raccourcis à déconstruire et les hypothèses à tester.

Et surtout, vous me rappelez quotidiennement cette règle élémentaire que nous devrions tous afficher au-dessus de nos écrans :

**Ne jamais publier quelque chose simplement parce que cela confirme exactement ce que nous avions envie de croire.**

C’est peut-être cela, au fond, ma véritable école inversée.

Je vous écoute beaucoup.
Je vous crois beaucoup moins.
Et entre les deux, je travaille.

​J’allais oublier l’essentiel : à charge et à décharge

J’allais oublier une dernière leçon. Peut-être la plus importante : la règle du contradictoire.

Le journalisme responsable ne consiste pas à constituer un dossier uniquement à charge. Il faut aussi chercher ce qui pourrait l’infirmer. Enquêter à charge et à décharge. Non pas pour fabriquer artificiellement une vérité au milieu, mais pour donner au lecteur ou à l’auditeur les éléments nécessaires pour se faire sa propre opinion.

Et cela vaut particulièrement pour les plateaux. Si une émission prétend organiser un débat, elle ne peut pas inviter trois personnes qui pensent exactement la même chose et appeler cela du pluralisme. Un plateau où tout le monde est d’accord n’est pas un débat : c’est une chambre d’écho.

À une thèse doit pouvoir répondre une thèse contraire. À une accusation, une réponse. À un argument, un contre-argument. À un invité convaincu que tout va mal, pourquoi ne pas opposer quelqu’un capable d’expliquer ce qui fonctionne — et réciproquement ?

L’équilibre journalistique ne signifie évidemment pas donner artificiellement 50 % de place au vrai et 50 % au faux. Les faits ne se négocient pas. Mais dès que nous entrons dans le domaine de l’analyse, de l’interprétation ou du débat politique, économique et social, la contradiction devient indispensable.

Sinon, le casting des invités finit par fabriquer lui-même la conclusion de l’émission.

Et c’est peut-être mon dernier enseignement de cette drôle d’école inversée : lorsque je regarde un plateau où quatre personnes pensent pareil, je n’écoute plus seulement ce qu’elles disent. Je me demande surtout qui manque autour de la table.

Car parfois, en journalisme, la chaise vide est l’information la plus importante du plateau.


Vendredi 14 Août 2026