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Chômage au Maroc : changer la méthode de mesure ne doit pas changer notre regard sur la réalité


Une nouvelle méthodologie peut améliorer la statistique. Elle ne crée pas, à elle seule, un seul emploi.



Abdelghani El Arrasse : Analyste économique Membre de L’AEI

Chômage au Maroc : changer la méthode de mesure ne doit pas changer notre regard sur la réalité
La chronique d’Adnane Benchakroune consacrée à la nouvelle mesure du chômage au Maroc pose une question particulièrement importante : que mesure réellement le taux de chômage et jusqu'où peut-on lui faire raconter l'état du marché du travail ? 

Le débat mérite d'être posé sans procès d'intention.

L'adoption par le Maroc de normes statistiques internationales plus récentes constitue en soi une évolution légitime. Les économies changent, les formes d'emploi évoluent et les instruments statistiques doivent également progresser.

Mais une réforme méthodologique comporte un risque majeur : qu'une amélioration statistique soit perçue par l'opinion publique comme une amélioration économique. 

Or ce sont deux choses totalement différentes.

 9,5 % ou 18,9 % : deux chiffres, mais surtout deux réalités 

La nouvelle approche présentée mettrait en évidence deux indicateurs particulièrement intéressants :

 9,5 % de chômage au sens strict, mais 18,9 % de sous-utilisation de la main-d'œuvre. 

À première vue, le premier chiffre pourrait être interprété comme une amélioration spectaculaire.

Mais le second oblige immédiatement à relativiser cette lecture.

Car derrière les personnes officiellement classées comme chômeurs existe une population beaucoup plus large dont le potentiel de travail reste insuffisamment utilisé.

C'est précisément l'intérêt des nouveaux indicateurs développés par l'Organisation internationale du Travail.

Le chômage au sens strict concerne les personnes sans emploi qui recherchent activement un travail et sont disponibles pour travailler.

Mais qu'en est-il du jeune diplômé qui, après des dizaines de candidatures sans réponse, finit par ne plus rechercher activement pendant quelques semaines ?

Qu'en est-il de celui qui souhaiterait travailler mais considère qu'aucune opportunité correspondant raisonnablement à son profil n'existe ?

Qu'en est-il de celui qui travaille quelques heures alors qu'il souhaite travailler davantage ?

 Ces situations ne sont pas identiques statistiquement.

 Mais économiquement et socialement, elles expriment toutes un potentiel productif insuffisamment utilisé. 

 L'OIT elle-même invite à dépasser le seul taux de chômage 

C'est un élément fondamental du débat.
Les normes adoptées par la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail en 2013 ne cherchent justement pas simplement à produire un nouveau taux de chômage.
Elles introduisent une lecture beaucoup plus large de la sous-utilisation de la main-d'œuvre.
Plusieurs indicateurs permettent ainsi de distinguer le chômage strict, le sous-emploi lié au temps de travail, la main-d'œuvre potentielle et une mesure composite regroupant plusieurs de ces situations.
Autrement dit, la philosophie même de la réforme internationale nous dit :

 un seul chiffre ne suffit plus. 

Le véritable progrès statistique ne serait donc pas de remplacer un taux de chômage par un autre, mais de publier simultanément plusieurs indicateurs permettant de comprendre la réalité du marché du travail marocain.

 Le cas des « découragés » mérite une attention particulière. 

Prenons un exemple très concret.

Un jeune cherche du travail pendant plusieurs mois.
Il envoie des CV, passe quelques entretiens, sollicite son réseau. Puis, après plusieurs échecs, il cesse temporairement ses recherches.

A-t-il soudainement trouvé un emploi ?

Non.

Son problème économique a-t-il disparu ?

Non plus.

Pourtant, selon les critères statistiques stricts, son classement peut changer.

C'est précisément pourquoi l'OIT identifie désormais la main-d'œuvre potentielle, qui comprend notamment certaines personnes disponibles pour travailler mais ne recherchant pas activement un emploi.

Cette distinction est statistiquement justifiée.

Mais pour les politiques publiques, ce jeune demeure une personne dont le potentiel productif reste inexploité.

 La réforme est donc légitime, mais la comparaison historique devient délicate. 

C'est ici que je rejoins  l'analyse d'Adnane Benchakroune.

Moderniser l'enquête sur l'emploi et l'aligner sur les standards internationaux constitue une évolution normale.

Mais lorsqu'une méthodologie change profondément, comparer directement le nouveau chiffre avec l'ancien devient dangereux.
Si, par exemple, un indicateur passe mécaniquement de 13 % à moins de 10 % parce que sa définition ou son périmètre a changé, on ne peut pas conclure que plusieurs points de chômage ont économiquement disparu.

Pour mesurer une véritable amélioration, il faudrait pouvoir distinguer deux effets :

 l'effet économique, provenant des emplois réellement créés,
et l'effet méthodologique , provenant du changement de définition et de classification.
Cette distinction devrait être clairement expliquée au public.

 Publier les deux séries pendant une période de transition 

Une solution pourrait renforcer considérablement la transparence.

Pendant deux ou trois années, le HCP pourrait publier parallèlement :

l'indicateur selon l'ancienne méthodologie,

le chômage selon la nouvelle méthodologie,

la sous-utilisation globale de la main-d'œuvre,

le sous-emploi,
la main-d'œuvre potentielle,

ainsi que des séries recalculées rétrospectivement lorsque cela est techniquement possible.

Cela permettrait aux économistes, chercheurs, entreprises, médias et citoyens de comprendre précisément l'effet du changement méthodologique.
La réforme gagnerait alors en crédibilité.

Mais le véritable débat est ailleurs : combien d'emplois créons-nous ? 

Nous risquons cependant de consacrer beaucoup d'énergie à discuter de la mesure du chômage alors que la question fondamentale reste économique.

 Combien d'emplois nets l'économie marocaine crée-t-elle chaque année ? 

Et surtout : quels emplois ?

Un emploi durable, productif et correctement rémunéré n'est pas économiquement équivalent à quelques heures d'activité précaire.
C'est pourquoi le tableau de bord du marché du travail devrait dépasser largement le taux de chômage.
Il faudrait suivre simultanément la création nette d'emplois, le taux d'emploi, le taux d'activité, le chômage des jeunes, celui des diplômés, la participation des femmes, le sous-emploi, la main-d'œuvre potentielle, la durée du chômage et, autant que possible, la qualité et la productivité des emplois.

 Croissance économique et emploi doivent davantage converger 

Le Maroc connaît une transformation économique et infrastructurelle importante.
Industrie automobile, aéronautique, infrastructures portuaires et ferroviaires, énergies renouvelables, tourisme, digitalisation et grands investissements structurants renforcent progressivement les capacités productives du pays.
Mais une interrogation demeure :
comment transformer davantage cette dynamique d'investissement et de croissance en emplois, notamment pour les jeunes ?
Car une croissance qui augmente le PIB sans absorber suffisamment la population disponible pour travailler finit par créer une frustration économique et sociale.
L'enjeu des prochaines années ne doit donc pas être seulement d'obtenir davantage de croissance.
Il doit être d'obtenir une croissance davantage créatrice d'emplois productifs.

 Faire de l'emploi des jeunes diplômés une priorité économique 

Une attention particulière doit être portée aux jeunes diplômés.

Le paradoxe est préoccupant : investir dans l'éducation et la formation pour constater ensuite qu'une partie des compétences produites ne trouve pas suffisamment de débouchés représente une perte à la fois individuelle et collective.
Cela nécessite de rapprocher davantage formation et besoins des entreprises, mais aussi de soutenir les secteurs capables d'absorber une main-d'œuvre qualifiée : numérique, intelligence artificielle, cybersécurité, industrie, santé, services à forte valeur ajoutée, économie verte et métiers techniques.

L'entrepreneuriat et les TPME doivent également devenir une composante beaucoup plus importante de la politique de l'emploi.

 La statistique doit éclairer la politique, pas la remplacer 

Finalement, la question n'est pas de savoir si le taux de chômage de demain sera statistiquement de 9,5 %, 12 % ou 13 %.
La véritable question est :
 combien de Marocains souhaitant travailler trouvent effectivement un emploi correspondant raisonnablement à leurs compétences et leur permettant de vivre dignement ? 

C'est pourquoi le nouvel indicateur de sous-utilisation de la main-d'œuvre pourrait paradoxalement devenir plus intéressant encore que le seul taux de chômage.
Un chômage strict à 9,5 % accompagné d'une sous-utilisation à 18,9 % ne décrit pas un marché du travail ayant résolu ses difficultés.
Il décrit une réalité plus complexe.

Et c'est précisément cette complexité que les statistiques modernes doivent permettre de comprendre.

La réforme méthodologique peut donc constituer un progrès.

Mais elle ne doit jamais devenir une illusion de progrès.
Car on peut changer la définition statistique d'un chômeur. On ne change pas, par une définition, la situation économique d'une personne qui cherche réellement à travailler.
Le meilleur indicateur de réussite restera finalement le plus concret : davantage de Marocains au travail, davantage d'emplois productifs, davantage de revenus et davantage de perspectives pour les jeunes.


Vendredi 14 Août 2026