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Chômage au Maroc : le mode d’emploi pour lire les nouveaux chiffres


Rédigé par le Mercredi 6 Mai 2026

Depuis 2026, les chiffres du chômage au Maroc ne se lisent plus comme avant. Avec la nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre, l’EMO 2026, le HCP a changé de méthode, de vocabulaire et de périmètre statistique. Le taux de chômage strict devient un indicateur central, mais il ne suffit plus à lui seul pour comprendre la réalité du marché du travail. Mode d’emploi pour éviter les contresens.



​Comment lire les chiffres du chômage au Maroc désormais ?

Chômage au Maroc : le mode d’emploi pour lire les nouveaux chiffres
Depuis la publication des nouveaux chiffres du marché du travail, une question revient avec insistance : le chômage a-t-il réellement baissé au Maroc ou a-t-on simplement changé la manière de le mesurer ? La réponse est plus subtile qu’un simple oui ou non. Le Maroc est entré dans une nouvelle séquence statistique. Le Haut-Commissariat au Plan a remplacé l’ancienne Enquête nationale sur l’emploi, l’ENE, par une nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre, l’EMO 2026. Ce changement n’est pas cosmétique. Il modifie la définition de l’emploi, celle du chômage, et surtout la manière de lire les tensions du marché du travail.

Premier réflexe à adopter : ne pas comparer mécaniquement les nouveaux chiffres avec les anciens. L’EMO 2026 s’inscrit dans une refonte méthodologique plus large, liée au RGPH 2024 et à l’alignement du Maroc sur les normes internationales de l’Organisation internationale du travail. Le HCP explique que cette réforme vise à moderniser le système statistique, à mieux intégrer les nouvelles formes de travail et à produire des données plus fines sur l’emploi informel, la migration de la main-d’œuvre, la qualité de l’emploi ou encore les difficultés d’accès au marché du travail.

1. Comprendre que le chômage devient un “chômage strict”

Le premier changement majeur concerne la notion même de chômage. Désormais, on parle de chômage strict. Pour être considérée comme chômeuse, une personne doit remplir trois conditions : ne pas avoir d’emploi, avoir recherché activement un travail ou entrepris des démarches pour lancer un projet durant les quatre dernières semaines, et être disponible pour travailler dans les deux semaines.

Cela signifie qu’une personne sans emploi mais qui ne cherche plus activement, par découragement ou faute d’opportunités, n’est plus comptée dans le chômage strict. Elle n’a pas disparu du paysage social. Elle change simplement de catégorie. Elle peut être classée dans la main-d’œuvre potentielle, c’est-à-dire dans le halo autour du chômage. C’est une nuance essentielle : le taux de chômage strict mesure la pression immédiate sur le marché du travail, pas toute la frustration sociale liée au manque d’emploi.

2. Ne plus regarder un seul chiffre

Avant, le débat public avait tendance à se concentrer presque exclusivement sur le taux de chômage. Désormais, cette lecture devient insuffisante. L’EMO introduit quatre indicateurs de sous-utilisation de la main-d’œuvre : le taux de chômage strict, le taux combiné chômage strict et sous-emploi lié à la durée du travail, le taux combiné chômage strict et main-d’œuvre potentielle, puis le taux composite de sous-utilisation.

En clair, il faut apprendre à lire le marché du travail en couches successives. Le chômage strict donne le noyau dur : les personnes sans emploi, disponibles et en recherche active. Le sous-emploi ajoute celles qui travaillent, mais pas assez. La main-d’œuvre potentielle ajoute celles qui sont proches du marché du travail sans remplir toutes les conditions du chômage strict. Le taux composite donne enfin une vision plus large du besoin non satisfait de travail.

3. Distinguer baisse statistique et amélioration économique

C’est ici que le risque de mauvaise interprétation est le plus élevé. Si le taux de chômage strict paraît plus bas que certains anciens chiffres, cela ne signifie pas nécessairement que l’économie a créé suffisamment d’emplois ou que la crise de l’emploi est réglée. Une partie de l’explication peut venir du changement de définition.

Le HCP donne des exemples très parlants : une personne découragée qui ne cherche plus depuis plus de quatre semaines n’est plus classée comme chômeuse stricte ; elle relève désormais de la main-d’œuvre potentielle. De même, certaines activités non rémunérées, qui pouvaient auparavant être assimilées à de l’emploi, sont désormais reclassées hors emploi.

Autrement dit, le nouveau système ne rend pas forcément la situation meilleure. Il la rend plus précise. Il permet de mieux distinguer les vrais emplois rémunérés, les activités non marchandes, les personnes immédiatement disponibles et celles qui restent en marge du marché.

4. Lire aussi le taux d’emploi, pas seulement le chômage

Un taux de chômage peut baisser pour de bonnes raisons : plus d’emplois créés, plus d’activité économique, meilleure insertion des jeunes ou des femmes. Mais il peut aussi baisser parce que certaines personnes sortent de la main-d’œuvre, se découragent ou ne cherchent plus activement. C’est pourquoi il faut regarder en même temps le taux d’emploi contre revenu et le taux de participation à la main-d’œuvre.

L’EMO définit désormais l’emploi comme un travail réalisé en échange d’une rémunération ou d’un bénéfice. Les activités de subsistance, le bénévolat ou les stages non rémunérés ne sont plus automatiquement comptés comme emploi. Cette définition resserrée permet de mieux cibler les emplois réellement générateurs de revenu.

La bonne question n’est donc pas seulement : combien de personnes sont au chômage ? Elle est aussi : combien de personnes travaillent réellement contre revenu ? Combien participent au marché du travail ? Combien restent hors du marché, notamment parmi les femmes, les jeunes et les ruraux ?

5. Surveiller la main-d’œuvre potentielle

La notion de main-d’œuvre potentielle devient stratégique. Elle regroupe des personnes qui ne sont pas classées comme chômeuses strictes, mais qui restent proches du marché du travail. Certaines sont disponibles mais ne cherchent pas activement. D’autres cherchent mais ne sont pas disponibles immédiatement. Le document du HCP insiste sur cette dissociation : ces personnes n’exercent pas toujours une pression immédiate sur le marché du travail, mais elles constituent un réservoir latent.

Pour les décideurs publics, cet indicateur est essentiel. Il permet d’identifier les populations qu’une politique d’activation, de formation, de mobilité, de garde d’enfants, de transport ou d’accompagnement pourrait ramener vers l’emploi. Pour les journalistes, il devient indispensable : ignorer la main-d’œuvre potentielle, c’est sous-estimer une partie du malaise social.

6. Comprendre que l’EMO capte mieux l’informel et les nouvelles formes de travail

Le second grand apport de cette réforme concerne la qualité de l’emploi. L’EMO intègre mieux l’emploi informel et les nouvelles formes de travail, notamment les travailleurs de plateformes, les chauffeurs VTC, les livreurs, les freelances ou les travailleurs économiquement dépendants d’un seul donneur d’ordre.

La nouvelle classification internationale ICSE-18 introduit notamment la catégorie des non-salariés dépendants, utile pour identifier ces zones grises entre salariat et indépendance. Un livreur ou un chauffeur travaillant pour une plateforme peut être juridiquement indépendant mais économiquement dépendant. L’ancien cadre statistique avait du mal à saisir ces situations. Le nouveau les rend plus visibles.

Le HCP précise aussi que l’emploi informel peut concerner des indépendants comme des salariés, notamment lorsqu’il n’existe pas de contrat formel, de couverture sociale ou de protections liées à l’emploi.

Désormais, il faut lire le chômage en bouquet d’indicateurs

La règle est simple : le taux de chômage strict ne doit plus être lu seul. Il doit être accompagné du taux d’emploi contre revenu, du taux de participation, du sous-emploi, de la main-d’œuvre potentielle et du taux composite de sous-utilisation.

Le bon réflexe consiste donc à écrire : “Le chômage strict s’établit à tel niveau, mais la pression réelle sur le marché du travail doit être appréciée à travers les autres indicateurs de sous-utilisation.” C’est moins spectaculaire qu’un seul chiffre. Mais c’est plus honnête.

Car le Maroc n’a pas seulement publié un nouveau taux de chômage. Il a changé de langage statistique. Et dans ce nouveau langage, une baisse du chômage peut coexister avec une sous-utilisation élevée, une faible participation féminine, un découragement silencieux ou un sous-emploi persistant.




Mercredi 6 Mai 2026