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Chômage au Maroc : oui, il a baissé… et non, il n’a pas baissé comme on pourrait le croire


Rédigé par La rédaction le Mercredi 5 Août 2026

Par Adnane Benchakroun.

Le HCP annonce un taux de chômage de 9,5 % au deuxième trimestre 2026. Une amélioration réelle apparaît entre les deux premiers trimestres de l’année.

Mais comparer ce chiffre aux 13 % et plus publiés autrefois serait une erreur : depuis janvier, le Maroc a changé de thermomètre statistique. Et quand on élargit le regard à toutes les formes de sous-utilisation du travail, la situation apparaît nettement moins spectaculaire.



Il suffit parfois de changer de thermomètre pour faire baisser la fièvre sur le papier.

Chômage au Maroc : oui, il a baissé… et non, il n’a pas baissé comme on pourrait le croire
Cela ne signifie pas que le malade ne va pas mieux. Cela signifie simplement qu’avant de célébrer sa guérison, il faut vérifier ce que mesure exactement le nouvel instrument.

C’est un peu ce qui vient de se produire avec les statistiques marocaines du chômage.

Selon la dernière publication du Haut-Commissariat au Plan, le taux de chômage au sens strict s’établit à 9,5 % au deuxième trimestre 2026.

Trois mois auparavant, il était de 10,8 %. Voilà donc une baisse de 1,3 point qui, elle, est méthodologiquement significative puisque les deux trimestres ont été mesurés avec le même dispositif.

Il serait pourtant tentant d’aller plus loin et d’opposer ces 9,5 % aux taux supérieurs à 13 % publiés selon l’ancien système statistique.

Ce serait aller trop vite.

​En 2026, le Maroc a changé la définition du chômage

Depuis le début de cette année, le HCP utilise une nouvelle Enquête sur la Main-d’œuvre, EMO2026, qui remplace l’ancienne Enquête nationale sur l’emploi.

Il ne s’agit pas d’un toilettage technique.

Le changement est profond.

La nouvelle enquête applique les normes récentes adoptées par les conférences internationales des statisticiens du travail de l’Organisation internationale du Travail. Le HCP avertit lui-même que les résultats obtenus avec l’EMO2026 ne sont pas directement comparables avec les anciennes séries de l’ENE. (HCP Maroc⁠)

Premier bouleversement : la définition du chômeur.

Désormais, pour être considéré comme chômeur au sens strict, il faut simultanément ne pas avoir d’emploi, être disponible pour travailler et avoir effectué une recherche active d’emploi.

La nuance est considérable.

Une personne sans emploi qui voudrait travailler, serait disponible mais aurait cessé de chercher activement — découragement, absence d’opportunités locales, contraintes familiales ou autres — n’entre plus dans le chômage strict.

De même, une personne ayant cherché un emploi mais n’étant pas immédiatement disponible n’y figure pas. (HCP Maroc⁠)

Elle n’a pourtant pas miraculeusement trouvé un travail.

Statistiquement, elle a simplement changé de case.

Alors, le chômage a-t-il baissé ?

Oui.

Si l’on compare le premier et le deuxième trimestre 2026 avec exactement la même définition, le signal est favorable.

La main-d’œuvre atteint 11,764 millions de personnes au deuxième trimestre, soit 147.000 de plus qu’au trimestre précédent. Le taux de chômage strict passe parallèlement de 10,8 % à 9,5 %. (HCP Maroc⁠)

Il y a donc bien une amélioration mesurée du marché du travail au cours du premier semestre.

Il serait absurde de la nier sous prétexte que la méthodologie a changé.

Mais à la question : « Le Maroc est-il passé en quelques mois d’un chômage de plus de 13 % à seulement 9,5 % ? », la réponse est tout aussi clairement : non.

Une fraction importante de cet écart apparent provient du changement de concepts et non d’une disparition soudaine de centaines de milliers de difficultés d’insertion.

C’est précisément pourquoi le HCP entreprend actuellement de reconstruire — ou « rétropoler » — les statistiques de 2017 à 2025 avec les nouvelles définitions.

Seules ces séries recalculées permettront de comparer correctement 2026 aux années précédentes. Le HCP précise d’ailleurs que ces données historiques restent provisoires et seront affinées avant leur publication définitive avec les résultats annuels 2026. (HCP Maroc⁠)

Le chômage n’est plus le seul chiffre à regarder :

C’est peut-être la principale révolution méthodologique de l’EMO2026.

Le HCP reconnaît implicitement qu’un seul taux de chômage ne suffit plus pour décrire le marché du travail marocain.

Il publie désormais quatre niveaux de mesure de la sous-utilisation du travail :

Le chômage strict ; le chômage augmenté du sous-emploi lié au temps de travail ; le chômage augmenté de la main-d’œuvre potentielle ; enfin un indicateur composite réunissant chômage strict, sous-emploi et main-d’œuvre potentielle. (HCP Maroc⁠)

​Cette nouvelle architecture statistique est finalement beaucoup plus révélatrice que l’ancien chiffre unique.

Car entre quelqu’un qui travaille normalement, quelqu’un qui cherche activement un emploi, quelqu’un qui voudrait travailler mais a renoncé à chercher, ou encore quelqu’un qui travaille quelques heures alors qu’il souhaiterait travailler davantage, les situations économiques sont différentes.

Mais elles expriment toutes, à des degrés divers, une insuffisance du marché du travail.

Voilà pourquoi le débat public devrait progressivement abandonner l’obsession d’un seul chiffre.

Le paradoxe des découragés :

Prenons un exemple volontairement simplifié.

Imaginons 100 personnes actives ou susceptibles de travailler.

Dix cherchent activement un emploi : elles seront comptabilisées parmi les chômeurs stricts.

Cinq autres voudraient également travailler mais ont cessé leurs recherches parce qu’elles estiment qu’aucune entreprise ne recrutera leur profil.

Ces cinq dernières ne sont pas nécessairement dans une meilleure situation économique que les dix premières.

Elles peuvent même être davantage exclues du marché du travail.

Pourtant, selon une définition stricte du chômage, elles se trouvent ailleurs dans la statistique.

Voilà pourquoi une baisse du chômage peut parfois coexister avec une situation sociale qui s’améliore beaucoup moins vite.

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas une particularité marocaine. C’est justement pour mieux saisir cette zone grise que les nouvelles normes internationales insistent davantage sur la main-d’œuvre potentielle et les indicateurs élargis de sous-utilisation.

​Le cas des femmes devrait nous empêcher de crier victoire

Un autre chiffre du HCP mérite presque davantage d’attention que le taux de chômage.

Au deuxième trimestre 2026, le taux de participation à la main-d’œuvre atteint 66,5 % chez les hommes mais seulement 18,1 % chez les femmes.

Les femmes ne constituent ainsi que 21,5 % de la main-d’œuvre alors qu’elles représentent 71,1 % des personnes hors main-d’œuvre. (HCP Maroc⁠)

Autrement dit, demander seulement « combien de femmes sont au chômage ? » ne suffit pas.

Il faut également demander : combien ne sont même plus comptabilisées parmi celles qui se présentent sur le marché du travail ?

Même problème pour les jeunes.

Le HCP rappelait encore en avril qu’environ un jeune Marocain de 15 à 29 ans sur trois est NEET, c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation, et qu’une large partie de ces jeunes relève de l’inactivité plutôt que du chômage statistique. (HCP Maroc⁠)

On comprend alors pourquoi le seul taux de chômage peut donner une image incomplète de la question sociale.

Un meilleur thermomètre, mais un thermomètre différent :

Il ne faudrait cependant pas transformer ce changement méthodologique en procès d’intention contre le HCP.

Au contraire.

La nouvelle enquête paraît statistiquement plus ambitieuse.

L’échantillon annuel passe de 90.000 à 135.000 ménages, soit une augmentation de 50 %. La base de sondage est actualisée avec le RGPH 2024. Un système de rotation permet désormais un meilleur suivi des évolutions trimestrielles et annuelles.

Le dispositif ajoute également des informations sur l’emploi informel, les obstacles d’accès au travail et différentes formes de sous-utilisation. (HCP Maroc⁠)

​Le problème n’est donc pas que le HCP mesurerait moins bien le chômage.

C’est presque l’inverse : il cherche désormais à mesurer beaucoup plus finement la réalité du travail.

Le risque se situe ailleurs : dans l’usage politique, médiatique ou communicationnel que l’on pourrait faire du seul chiffre de 9,5 %.

9,5 % : vrai chiffre, mauvaise conclusion possible :

Dire : « Le chômage strict est tombé à 9,5 % au deuxième trimestre 2026 » est exact.

Dire : « Le chômage marocain a chuté de quatre points par rapport à l’ancien taux de 13 % » ne l’est pas méthodologiquement.

Et affirmer :

« Le problème de l’emploi est en voie d’être réglé puisque le chômage est désormais inférieur à 10 % » serait encore plus contestable.

La bonne lecture est plus subtile.

Oui, la situation semble s’améliorer entre le premier et le deuxième trimestre 2026.

Non, les 9,5 % ne peuvent pas être directement comparés aux anciens 13 % ou 14 %.

Oui, le nouveau système statistique est probablement plus riche et plus conforme aux standards internationaux.

Non, le chômage strict ne suffit plus à mesurer le malaise du marché du travail marocain.

C’est peut-être là le paradoxe de cette publication.

Pendant des années, nous avons demandé : « Quel est le taux de chômage ? »

À partir de 2026, la question sérieuse devrait devenir :

« Combien de Marocains travaillent autant qu’ils le souhaitent, combien cherchent réellement du travail, combien voudraient travailler mais ne cherchent plus, et combien restent aux marges du marché du travail ? »

Le débat change donc de nature.

Le Maroc n’a pas seulement changé son chiffre du chômage. Il vient surtout de changer la manière de regarder le travail.

 




Mercredi 5 Août 2026