« Ne m'appelez plus pendant les penalties ! »
À mon âge, on ne regarde plus les tirs au but. On les subit.
Avant même que le premier joueur ne s'avance vers le point de penalty, j'avais déjà préparé tout l'équipement de survie : le tensiomètre sur la table, les comprimés bien alignés, le verre d'eau rempli jusqu'au bord, la télécommande dans une main... et le chapelet dans l'autre.Ma femme me regarde.
— Tu vas bien ?
— Pour l'instant oui... mais attends le premier tir.
Premier tireur marocain.
Je ferme les yeux.
Je n'entends que le commentateur qui hurle.
— Buuuuuut !
Je rouvre un œil.
— Al hamdoulillah... On continue.
Premier Néerlandais.
Là, je regarde entre mes doigts, comme un enfant devant un film d'horreur.
But.
Bon...
Personne ne respire.
Même le chat a arrêté de miauler.
Deuxième tireur marocain.
Je décide d'être intelligent.
Je vais dans la cuisine.
J'entends encore...
— Buuuuuut !
Je reviens discrètement au salon.
Ma femme me lance :
— Tu vois bien que tu ne peux pas partir.
Deuxième Néerlandais.
Je sens mon cœur qui tape contre mes côtes comme s'il voulait sortir regarder le match tout seul.
Je prends ma tension.
Impossible.
Le brassard tremble autant que mon bras.
Troisième tireur marocain.
Cette fois, je négocie directement avec le ciel.
— Ya Rabbi... si celui-là rentre, j'arrête les pâtisseries pendant une semaine.
But.
Je viens probablement de signer le premier régime alimentaire de ma vie grâce au football.
Puis vient le moment où Bounou s'avance.
Là, tout le Maroc devient gardien de but.
Même moi, assis dans mon fauteuil, je tends les bras devant la télévision.
Comme si ça allait aider.
Le tireur néerlandais s'élance...
Arrêt !
Je saute.
Enfin... j'essaie.
En réalité, je me lève de huit centimètres.
Mais dans ma tête, j'ai franchi la clôture du stade.
Toute la maison explose. Les voisins crient. Les klaxons commencent déjà dehors.
Je regarde ma montre connectée.
Elle m'annonce très calmement : "Activité physique intense détectée."
Tu m'étonnes.
Puis arrive Saibari.
Le garçon marche vers le ballon avec un calme qui m'agace presque.
Moi, je suis en train de réciter tout ce que je connais comme invocations.
Lui semble partir acheter une baguette.
Il frappe.
But.
Silence... Une demi-seconde.
Puis le Maroc entier explose.
Je serre ma femme dans les bras.
Je serre même le coussin.
Je serre le chien qui ne comprend absolument rien au football.
Je regarde enfin mon tensiomètre.
Il affiche un chiffre que même mon cardiologue refuserait de croire.
Je décide de ne pas lui montrer.
De toute façon, il est sûrement devant sa télévision, dans le même état que moi.
Et pendant que Houston prépare déjà le prochain rendez-vous contre le Canada, une seule pensée me traverse l'esprit :
— Ya Latif... faites que le prochain match se termine avant les tirs au but.
Parce qu'à mon âge, les Lions de l'Atlas peuvent battre les plus grandes nations du monde...
Mais ils finiront un jour par battre aussi les records de fréquentation des cardiologues marocains.
Samedi, inch'Allah, rendez-vous à Houston.
Et s'il vous plaît, chers Lions... gagnez avant les penalties.
Mon cœur vous en sera éternellement reconnaissant.