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Climat : sous pression de Washington, la Banque mondiale retire ses garde-fous financiers


Rédigé par La rédaction le Mardi 30 Juin 2026



Climat : sous pression de Washington, la Banque mondiale retire ses garde-fous financiers
# Climat : la Banque mondiale renonce à ses objectifs les plus ambitieux sous pression américaine

La formule est technocratique, presque anodine : la Banque mondiale dit vouloir passer « des intrants aux résultats ». Derrière ce changement de vocabulaire se cache pourtant une décision éminemment politique. L’institution a annoncé, le 29 juin, qu’elle allait « retirer » son objectif de consacrer 45 % de ses financements annuels à des projets intégrant des bénéfices climatiques. Le précédent seuil de 35 % disparaît lui aussi.

Ce n’est pas la fin officielle du financement climatique. La Banque mondiale prolonge son Plan d’action pour le climat, maintient le suivi des émissions évitées et de la résilience des populations, et promet de continuer à publier ses résultats. Mais elle retire ce qui donnait à sa stratégie une force de contrainte : une cible publique, mesurable, comparable d’une année à l’autre.

Or ce recul ne survient pas dans le vide.

En avril, le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, avait explicitement demandé à la Banque mondiale d’abandonner l’objectif de 45 %. Selon Washington, ce seuil « crée de l’inefficacité », « distord » les décisions économiques et éloigne l’institution de sa mission première : la lutte contre la pauvreté et le financement du développement. La position américaine est claire : remettre au centre l’énergie dite « abordable et fiable », y compris les énergies fossiles, et cesser de faire du climat un critère directeur des prêts.

La Banque mondiale a fini par s’aligner, au moins sur le terrain des objectifs chiffrés.

Le paradoxe est saisissant. L’objectif de 45 % n’était pas une promesse lointaine ou une ambition irréaliste. Il avait été atteint, et même dépassé. Au cours de l’exercice 2025, le Groupe de la Banque mondiale a indiqué que 48 % de ses financements, soit 50,8 milliards de dollars, comportaient des co-bénéfices climatiques. Pour la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et l’Association internationale de développement, le volume s’élevait à 39,2 milliards de dollars, près de 49 % des engagements. Autrement dit, l’institution ne renonce pas à une cible qu’elle n’arrivait pas à atteindre, mais à une discipline qu’elle avait démontré pouvoir respecter.

C’est là que la décision prend une portée politique mondiale.

Depuis plusieurs années, les pays les plus vulnérables rappellent une évidence : le climat n’est pas un supplément d’âme réservé aux économies riches. Une route emportée par une crue, une récolte détruite par la sécheresse, un réseau électrique fragilisé par les vagues de chaleur ou une ville côtière exposée à la montée des eaux ne relèvent pas d’un agenda idéologique. Ce sont des coûts directs pour les ménages, les États, les entreprises et les finances publiques.

La Banque mondiale le reconnaît elle-même lorsqu’elle met en avant les infrastructures résilientes, l’irrigation, les cultures adaptées aux sécheresses, les transports propres ou les écoles capables de résister aux températures extrêmes. Mais, sans objectif minimal, la priorité climatique devient dépendante des arbitrages annuels, des rapports de force internes et, surtout, de la volonté politique des grands actionnaires.

Les États-Unis sont le premier actionnaire de la Banque mondiale. Cette position ne leur donne pas juridiquement tous les pouvoirs, mais leur procure une capacité d’influence déterminante sur l’orientation de l’institution. Le fait que dix-neuf des vingt-cinq administrateurs exécutifs aient soutenu la poursuite d’une stratégie climatique ambitieuse en 2025 n’a pas suffi à empêcher le retrait des cibles. Les représentants des États-Unis, de la Russie, du Koweït et de l’Arabie saoudite n’avaient pas signé cette déclaration ; le Japon et l’Inde s’étaient abstenus.

Le signal est brutal : une majorité de pays peut vouloir inscrire le climat au cœur du développement, mais la ligne d’un seul actionnaire reste capable de redéfinir les priorités de la principale banque publique de développement de la planète.

La Banque mondiale assure désormais que son action sera « guidée par les clients », c’est-à-dire par les demandes des pays emprunteurs et leurs propres engagements climatiques. L’argument mérite d’être entendu. Il serait absurde d’imposer depuis Washington ou Paris des modèles énergétiques ou agricoles identiques à tous les pays du Sud. Mais l’expression peut aussi servir de paravent. Car un pays très endetté, soumis à des urgences budgétaires et à des besoins immédiats d’accès à l’énergie, ne négocie pas à armes égales avec ses bailleurs.

Le risque est donc moins celui d’un arrêt brutal que d’une dilution progressive. Les projets verts continueront, les financements d’adaptation resteront affichés, les rapports seront publiés. Mais la garantie politique d’un volume minimal disparaît. Et avec elle, la capacité des pays vulnérables à exiger une cohérence entre les discours des grandes puissances et les moyens réellement mobilisés.

La Banque mondiale a choisi de conserver le climat dans son langage, tout en retirant le chiffre qui obligeait à agir. Dans une période où les catastrophes climatiques deviennent des crises économiques, sociales et migratoires, cette marche arrière ressemble moins à une réforme de gestion qu’à un révélateur : la gouvernance climatique mondiale demeure suspendue aux priorités de Washington.

Et lorsque l’avenir de la planète dépend encore de l’humeur politique d’un seul pays, ce n’est pas seulement le climat qui est fragilisé. C’est l’idée même de coopération internationale.


 




Mardi 30 Juin 2026