Abdeslam Seddiki, Universitaire et ancien ministre de l’emploi et des affaires sociales
Ce bilan mérite d’être regardé au-delà de la seule prouesse technique. Car la véritable question est désormais de savoir comment transformer ce capital d’infrastructures en davantage de croissance, de compétitivité, d’emplois et de prospérité.
Des infrastructures qui changent la géographie économique
Le complexe portuaire Tanger Med est sans doute l'illustration la plus emblématique de cette transformation. Avec une capacité de neuf millions d’EVP, il a traité plus de 10,2 millions de conteneurs en 2024 et, en 2025, 161 millions de tonnes de marchandises. Il est devenu bien davantage qu'un port : il constitue le cœur d'un écosystème logistique et industriel qui regroupe plus de 1 500 entreprises et a contribué à la création de quelque 145 000 emplois.
Le réseau autoroutier a connu une évolution tout aussi remarquable. Le Maroc dispose aujourd'hui de 1 800 kilomètres d'autoroutes, deuxième réseau autoroutier d'Afrique, emprunté quotidiennement par plus de 530 000 véhicules. De nouveaux projets, comme l'autoroute Tit Mellil-Berrechid ou la liaison continentale Rabat-Casablanca, prolongent cet effort et renforcent l'intégration des grands pôles économiques.
À cette infrastructure physique s'ajoute un investissement croissant dans l'énergie. Le Maroc s'est fixé l'objectif de porter à 52 % la part des énergies renouvelables dans sa capacité électrique installée à l'horizon 2030. À la mi-2025, cette part atteignait déjà 45,5 %, avec une contribution de l'hydraulique, de l'éolien et du solaire. Les projets solaires, éoliens, de stockage et désormais d'hydrogène vert ouvrent ainsi une nouvelle étape : celle d'une compétitivité fondée non seulement sur la qualité des infrastructures, mais aussi sur l'accès à une énergie décarbonée.
Cette dynamique trouve une traduction particulièrement visible dans l'industrie. L'automobile est devenue le premier secteur exportateur du Royaume. Son chiffre d'affaires à l'export a atteint 157 milliards de dirhams en 2024, tandis que l'industrie automobile représente désormais plus de 250 000 emplois directs. L'aéronautique, de son côté, poursuit la constitution d'un écosystème de plus en plus intégré, attirant équipementiers et fournisseurs internationaux.
Ces résultats ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils montrent qu'une infrastructure portuaire, routière, énergétique ou logistique n'a véritablement de sens économique que lorsqu'elle s'articule avec un appareil productif capable de l'utiliser.
De l'investissement public au multiplicateur de développement
Cette articulation permet de retrouver une idée ancienne, mais toujours actuelle, de la pensée économique : celle de Keynes sur le rôle de l'investissement dans l'activité et l'emploi. Une dépense d'investissement crée directement de la demande, des revenus et des emplois ; ceux-ci génèrent à leur tour une demande supplémentaire. C'est la logique du multiplicateur.
Mais l'effet le plus important des infrastructures se situe dans le moyen et le long terme. Une autoroute réduit les coûts et les délais de transport ; un port performant facilite l'accès aux marchés ; un réseau ferroviaire améliore la mobilité ; une énergie disponible, compétitive et décarbonée renforce l'attractivité industrielle. L'infrastructure devient alors un facteur de productivité et un capital productif collectif.
C'est probablement l'une des grandes transformations de l'économie marocaine : les infrastructures ne sont plus seulement destinées à accompagner la croissance ; elles contribuent à la structurer et à orienter la localisation des activités.
Mais il faut se garder d'une illusion : « une infrastructure ne produit pas, à elle seule, du développement ». Une route peut désenclaver un territoire sans y faire naître une activité économique. Un port peut être performant sans générer suffisamment de valeur ajoutée locale. Une énergie abondante ne devient un avantage compétitif que si des entreprises sont capables de l'utiliser pour produire, innover et exporter. Le véritable enjeu de la prochaine étape est donc là.
Transformer le capital infrastructurel en compétitivité.
Après avoir consacré plusieurs décennies à construire les infrastructures de son développement, le Maroc doit désormais faire fructifier ce capital. Cela suppose d'abord un climat des affaires favorable, fondé sur la prévisibilité, la sécurité juridique, la simplification des procédures et des règles du jeu transparentes et stables. L'investisseur ne recherche pas seulement une bonne infrastructure ; il recherche aussi un environnement dans lequel il peut prendre des décisions à long terme avec suffisamment de visibilité.
Cela suppose ensuite une planification stratégique capable d'assurer la complémentarité des investissements. Un port ne peut être pleinement compétitif sans une chaîne logistique performante ; une plateforme industrielle a besoin de routes, de rail, d'énergie, de compétences et de services ; les énergies renouvelables nécessitent des réseaux électriques et des capacités de stockage adaptées. La compétitivité est donc moins une addition d'infrastructures qu'un système cohérent.
Elle exige également un secteur privé plus entreprenant, disposé à investir, à innover et à prendre des risques. L'État peut construire les infrastructures et créer les conditions de leur utilisation ; ce sont les entreprises qui doivent transformer ces atouts en production, en exportations et en emplois.
Le partenariat avec le capital étranger doit, lui aussi, évoluer vers une logique véritablement gagnant-gagnant. Attirer des investisseurs internationaux est nécessaire, mais l'enjeu est désormais d'obtenir davantage de transferts de technologie, de compétences, d'intégration locale et de montée en gamme. L'expérience de l'automobile et de l'aéronautique montre que cette stratégie est possible.
Mobiliser la jeunesse et intégrer le Maroc périphérique.
Mais aucun grand chantier ne peut produire pleinement ses effets sans l’adhésion de la société. Dans cette nouvelle étape, la mobilisation populaire et, plus particulièrement, la participation de la jeunesse constituent un facteur de réussite à part entière. Les infrastructures ne doivent pas seulement être vues comme des réalisations de l’État : elles doivent être perçues comme un patrimoine collectif, des outils dont les citoyens peuvent mesurer l’utilité et dont ils peuvent tirer les opportunités. Créer ce sentiment d’appropriation suppose de renforcer les rapports de confiance entre les institutions, les entreprises et les citoyens, mais aussi d’associer davantage les jeunes à l’élan économique du pays, par l’entrepreneuriat, l’innovation, la formation et la participation aux projets qui dessinent le Maroc de demain. Un grand chantier n’est véritablement achevé que lorsqu’il devient une opportunité pour la société tout entière.
Enfin, cette nouvelle étape doit concerner l'ensemble du territoire. La compétitivité du Maroc ne peut être celle de quelques grands pôles reliés aux marchés internationaux. Le « Maroc périphérique » doit pouvoir bénéficier davantage des infrastructures, non seulement pour être désenclavé, mais pour développer ses propres activités productives et valoriser ses ressources. La prochaine génération de grands travaux devra donc davantage relier les territoires aux chaînes de valeur nationales et internationales.
Le Maroc a incontestablement changé d'échelle en matière d'infrastructures. Le défi n'est plus seulement de construire davantage, mais de mieux utiliser ce qui a été construit. C'est là que se jouera la prochaine étape de notre développement.
Les grands chantiers ont créé le socle. Ils ont réduit les distances, rapproché les marchés et renforcé l'attractivité du Royaume. Mais une infrastructure, aussi moderne soit-elle, ne constitue qu'une potentialité. Pour qu'elle devienne véritablement un levier de développement, elle doit rencontrer l'entreprise, l'innovation, la compétence, l'investissement et l'initiative.
Après le temps des grands travaux vient donc celui de la pleine valorisation du capital qu'ils ont permis d'accumuler. C'est à cette condition que le Maroc pourra transformer son avantage infrastructurel en avantage compétitif durable.
Des infrastructures qui changent la géographie économique
Le complexe portuaire Tanger Med est sans doute l'illustration la plus emblématique de cette transformation. Avec une capacité de neuf millions d’EVP, il a traité plus de 10,2 millions de conteneurs en 2024 et, en 2025, 161 millions de tonnes de marchandises. Il est devenu bien davantage qu'un port : il constitue le cœur d'un écosystème logistique et industriel qui regroupe plus de 1 500 entreprises et a contribué à la création de quelque 145 000 emplois.
Le réseau autoroutier a connu une évolution tout aussi remarquable. Le Maroc dispose aujourd'hui de 1 800 kilomètres d'autoroutes, deuxième réseau autoroutier d'Afrique, emprunté quotidiennement par plus de 530 000 véhicules. De nouveaux projets, comme l'autoroute Tit Mellil-Berrechid ou la liaison continentale Rabat-Casablanca, prolongent cet effort et renforcent l'intégration des grands pôles économiques.
À cette infrastructure physique s'ajoute un investissement croissant dans l'énergie. Le Maroc s'est fixé l'objectif de porter à 52 % la part des énergies renouvelables dans sa capacité électrique installée à l'horizon 2030. À la mi-2025, cette part atteignait déjà 45,5 %, avec une contribution de l'hydraulique, de l'éolien et du solaire. Les projets solaires, éoliens, de stockage et désormais d'hydrogène vert ouvrent ainsi une nouvelle étape : celle d'une compétitivité fondée non seulement sur la qualité des infrastructures, mais aussi sur l'accès à une énergie décarbonée.
Cette dynamique trouve une traduction particulièrement visible dans l'industrie. L'automobile est devenue le premier secteur exportateur du Royaume. Son chiffre d'affaires à l'export a atteint 157 milliards de dirhams en 2024, tandis que l'industrie automobile représente désormais plus de 250 000 emplois directs. L'aéronautique, de son côté, poursuit la constitution d'un écosystème de plus en plus intégré, attirant équipementiers et fournisseurs internationaux.
Ces résultats ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils montrent qu'une infrastructure portuaire, routière, énergétique ou logistique n'a véritablement de sens économique que lorsqu'elle s'articule avec un appareil productif capable de l'utiliser.
De l'investissement public au multiplicateur de développement
Cette articulation permet de retrouver une idée ancienne, mais toujours actuelle, de la pensée économique : celle de Keynes sur le rôle de l'investissement dans l'activité et l'emploi. Une dépense d'investissement crée directement de la demande, des revenus et des emplois ; ceux-ci génèrent à leur tour une demande supplémentaire. C'est la logique du multiplicateur.
Mais l'effet le plus important des infrastructures se situe dans le moyen et le long terme. Une autoroute réduit les coûts et les délais de transport ; un port performant facilite l'accès aux marchés ; un réseau ferroviaire améliore la mobilité ; une énergie disponible, compétitive et décarbonée renforce l'attractivité industrielle. L'infrastructure devient alors un facteur de productivité et un capital productif collectif.
C'est probablement l'une des grandes transformations de l'économie marocaine : les infrastructures ne sont plus seulement destinées à accompagner la croissance ; elles contribuent à la structurer et à orienter la localisation des activités.
Mais il faut se garder d'une illusion : « une infrastructure ne produit pas, à elle seule, du développement ». Une route peut désenclaver un territoire sans y faire naître une activité économique. Un port peut être performant sans générer suffisamment de valeur ajoutée locale. Une énergie abondante ne devient un avantage compétitif que si des entreprises sont capables de l'utiliser pour produire, innover et exporter. Le véritable enjeu de la prochaine étape est donc là.
Transformer le capital infrastructurel en compétitivité.
Après avoir consacré plusieurs décennies à construire les infrastructures de son développement, le Maroc doit désormais faire fructifier ce capital. Cela suppose d'abord un climat des affaires favorable, fondé sur la prévisibilité, la sécurité juridique, la simplification des procédures et des règles du jeu transparentes et stables. L'investisseur ne recherche pas seulement une bonne infrastructure ; il recherche aussi un environnement dans lequel il peut prendre des décisions à long terme avec suffisamment de visibilité.
Cela suppose ensuite une planification stratégique capable d'assurer la complémentarité des investissements. Un port ne peut être pleinement compétitif sans une chaîne logistique performante ; une plateforme industrielle a besoin de routes, de rail, d'énergie, de compétences et de services ; les énergies renouvelables nécessitent des réseaux électriques et des capacités de stockage adaptées. La compétitivité est donc moins une addition d'infrastructures qu'un système cohérent.
Elle exige également un secteur privé plus entreprenant, disposé à investir, à innover et à prendre des risques. L'État peut construire les infrastructures et créer les conditions de leur utilisation ; ce sont les entreprises qui doivent transformer ces atouts en production, en exportations et en emplois.
Le partenariat avec le capital étranger doit, lui aussi, évoluer vers une logique véritablement gagnant-gagnant. Attirer des investisseurs internationaux est nécessaire, mais l'enjeu est désormais d'obtenir davantage de transferts de technologie, de compétences, d'intégration locale et de montée en gamme. L'expérience de l'automobile et de l'aéronautique montre que cette stratégie est possible.
Mobiliser la jeunesse et intégrer le Maroc périphérique.
Mais aucun grand chantier ne peut produire pleinement ses effets sans l’adhésion de la société. Dans cette nouvelle étape, la mobilisation populaire et, plus particulièrement, la participation de la jeunesse constituent un facteur de réussite à part entière. Les infrastructures ne doivent pas seulement être vues comme des réalisations de l’État : elles doivent être perçues comme un patrimoine collectif, des outils dont les citoyens peuvent mesurer l’utilité et dont ils peuvent tirer les opportunités. Créer ce sentiment d’appropriation suppose de renforcer les rapports de confiance entre les institutions, les entreprises et les citoyens, mais aussi d’associer davantage les jeunes à l’élan économique du pays, par l’entrepreneuriat, l’innovation, la formation et la participation aux projets qui dessinent le Maroc de demain. Un grand chantier n’est véritablement achevé que lorsqu’il devient une opportunité pour la société tout entière.
Enfin, cette nouvelle étape doit concerner l'ensemble du territoire. La compétitivité du Maroc ne peut être celle de quelques grands pôles reliés aux marchés internationaux. Le « Maroc périphérique » doit pouvoir bénéficier davantage des infrastructures, non seulement pour être désenclavé, mais pour développer ses propres activités productives et valoriser ses ressources. La prochaine génération de grands travaux devra donc davantage relier les territoires aux chaînes de valeur nationales et internationales.
Le Maroc a incontestablement changé d'échelle en matière d'infrastructures. Le défi n'est plus seulement de construire davantage, mais de mieux utiliser ce qui a été construit. C'est là que se jouera la prochaine étape de notre développement.
Les grands chantiers ont créé le socle. Ils ont réduit les distances, rapproché les marchés et renforcé l'attractivité du Royaume. Mais une infrastructure, aussi moderne soit-elle, ne constitue qu'une potentialité. Pour qu'elle devienne véritablement un levier de développement, elle doit rencontrer l'entreprise, l'innovation, la compétence, l'investissement et l'initiative.
Après le temps des grands travaux vient donc celui de la pleine valorisation du capital qu'ils ont permis d'accumuler. C'est à cette condition que le Maroc pourra transformer son avantage infrastructurel en avantage compétitif durable.