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Crise du leadership : La nations n'aura que les dirigeants qu’elles méritent...


Par Aziz Daouda.

L’homme naît d’abord avec un réflexe primaire : se défendre. Défendre son corps, son territoire immédiat, sa survie. Cet instinct est ancien, presque animal. Avec l’évolution sociale et intellectuelle, cet horizon s’élargit. L’homme devient capable de défendre sa famille, son clan, puis parfois une communauté. Mais rares sont ceux capables de penser et de défendre durablement l’intérêt d’une nation entière.

C’est pourtant cette capacité qui distingue le véritable homme d’État du simple acteur politique et du citoyen suiveur.



Cette réalité éclaire une grande difficulté des systèmes modernes à produire de véritables leaders et davantage dans les contrées en plein développement où le niveau de vie se conjugue majoritairement avec celui de conscience et la clarté de la vision.

La plupart des individus raisonnent naturellement à partir de leurs intérêts immédiats. Même dans les démocraties les plus avancées, beaucoup de responsables politiques défendent d’abord leur carrière, leur clientèle électorale, leur groupe régional, ethnique, économique ou idéologique.

Peu parviennent à s’extraire de cette logique pour adopter une vision nationale de long terme.

L’histoire politique mondiale regorge d’exemples illustrant cette différence fondamentale entre le gestionnaire et le leader. Un gestionnaire administre l’existant.

Un leader transforme une société en portant une vision qui dépasse son propre intérêt.
Lorsque le général Charles de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la France est profondément divisée par la guerre d’Algérie.

Il aurait pu choisir la facilité politique en s’alignant sur les groupes les plus puissants du moment. Il choisit au contraire une voie douloureuse mais qu’il considérait conforme à l’intérêt stratégique de la France.

Cette capacité à penser la nation avant les passions immédiates définit précisément le leadership historique.

De la même manière, Nelson Mandela aurait pu gouverner l’Afrique du Sud dans un esprit de revanche après vingt-sept années de prison.

Il choisit la réconciliation nationale. Là encore, il ne défendait plus un groupe, mais une idée supérieure de la nation.

Ses successeurs vont dilapider le capital cumulé.

Nombre de pays souffrent aujourd’hui d’une fragmentation politique permanente. Les partis deviennent des machines électorales centrées sur les équilibres internes, les ambitions personnelles ou les calculs de court terme.

Le débat politique se réduit alors à une compétition quantitative : combien de sièges, combien de voix, quelles coalitions.

C’est précisément ici qu’intervient le rôle théorique des partis politiques.

Dans les démocraties modernes, les partis ne devraient pas être de simples instruments de conquête électorale. Leur mission fondamentale est beaucoup plus noble et plus difficile : détecter, former et promouvoir des personnalités capables de dépasser les intérêts particuliers pour incarner l’intérêt général.

Or cette mission est devenue extrêmement complexe.

La massification médiatique, la domination des réseaux sociaux et la politique du buzz favorisent souvent les profils les plus visibles plutôt que les plus visionnaires.

On récompense davantage la capacité à produire une phrase virale que l’aptitude à construire une stratégie nationale sur vingt ans. Le temps médiatique est devenu plus rapide que le temps politique.

Cette dérive explique pourquoi tant de sociétés connaissent aujourd’hui une crise du leadership. Les dirigeants sont parfois élus par mécanisme statistique plus que par véritable adhésion à une vision.

Le suffrage universel demeure indispensable, mais il ne garantit pas automatiquement l’émergence des meilleurs. Il permet surtout de désigner les plus capables de gagner une majorité.

Entre être élu et être un leader historique, il existe pourtant une immense différence.
Un leader véritable possède plusieurs caractéristiques rares : la capacité de sacrifice personnel, la vision à long terme, le courage de l’impopularité temporaire et surtout l’aptitude à faire converger des intérêts contradictoires autour d’un projet national.

C’est pourquoi les grandes nations investissent énormément dans la formation de leurs élites politiques, administratives et intellectuelles.

Les universités, les grandes écoles, les institutions militaires ou diplomatiques jouent souvent un rôle majeur dans la fabrication des dirigeants. Les États-Unis ont Harvard University, Yale University ou Stanford ; la France possède Sciences Po ou l’ancienne ENA ; le Royaume-Uni s’appuie depuis des siècles sur University of Oxford et University of Cambridge.

Ces institutions ne produisent pas automatiquement des génies politiques.

Mais elles créent des espaces où se construit une culture de l’État et de la nation.
Dans les pays en développement, la difficulté est encore plus grande.

Le poids des appartenances locales, tribales, économiques ou clientélistes peut parfois empêcher l’émergence d’une véritable conscience nationale.

Le responsable politique devient alors le défenseur d’un segment de société ou de groupe d'intérêts plutôt que le serviteur de l’ensemble national.

Or aucune nation ne peut durablement progresser sans dirigeants capables d’élever le débat collectif au-dessus des intérêts immédiats.

Le grand défi politique du XXIe siècle n’est donc pas uniquement économique ou technologique. Il est humain. Comment former des femmes et des hommes capables de penser plus loin qu’eux-mêmes ? Comment produire des dirigeants qui acceptent parfois de perdre politiquement pour faire gagner leur pays historiquement ?

À cet égard, la situation qui se dessine au Maroc illustre crûment cette crise de leadership, avec des partis essoufflés, incapables de renouveler leurs élites et leurs discours, tandis que le champ politique oscille entre le populisme tapageur des uns, le silence ou l’incompétence assumée des autres, et la prolifération de spécialistes du mensonge et de la promesse creuse, à moins de trois mois d’élections législatives cruciales pour l’avenir du pays.

Ou en sommes-nous des personnalités telles que Allal El Fassi, Abderrahim Bouabid, Abdelkhalek Torres, Mohamed Hassan El Ouazani et d'autres encore. Elles sont toutes le produit d'une conscience et d'un contexte historique. Ou en est-on justement des véritables défis, de la conscience et de la responsabilité. Quid du contexte qui ne nous laisse plus aucun choix.

Où aller de l'avant et consolider la trajectoire ascendante du pays ou au contraire rater le tournant technologique comme nous avions raté celui de la mécanisation. Les conséquences chacun le sait : L'Empire Chérifien avait fini par être mis sous protectorat et disloqué.

Bon nombre de citoyens sont aujourd'hui convaincu que la réponse ne peut venir uniquement des urnes. Elle dépend aussi de l’éducation, de la culture politique, de la qualité des institutions, de l'honnêteté des citoyens et de la maturité de la société.
Car au fond, une nation obtient souvent les leaders qu’elle prépare, qu’elle valorise… et qu’elle mérite.

Aziz Daouda/Bluwr.com


Mercredi 24 Juin 2026