Le 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien Mc Carney a prononcé un discours qui, à bien des égards, pourrait figurer dans les manuels de relations internationales des années 2030.
Intitulé « Principes et pragmatisme la voie que le Canada a choisie », ce texte ne se contente pas d’énoncer des intentions, il structure une vision, hiérarchise des priorités et formalise une grammaire stratégique pour l’un des pays les plus stables de la planète.
Ce discours n’est pas un exercice de style. Il est la réponse d’une puissance moyenne qui a mesuré, parfois à ses dépens, le coût du flou stratégique dans un monde durci. Pour les pays émergents et en particulier pour le Maroc, à la croisée des continents et des rivalités, il constitue un signal limpide : l’ère de la diplomatie implicite est révolue.
La formalisation doctrinale n’est plus l’apanage des grandes puissances ; elle est devenue une condition de souveraineté pour tous ceux qui refusent de devenir des variables d’ajustement.
Ce que révèle surtout ce discours, c’est que le passage à la doctrine n’est plus déclenché par l’ambition, mais par la lucidité.
Ce ne sont plus les États qui veulent peser qui écrivent des doctrines, ce sont ceux qui refusent d’être définis par les doctrines des autres.
Pendant des décennies, le Canada a cultivé une image de « puissance utile », médiatrice, multilatéraliste, ancrée dans un universalisme moral souvent consensuel. Cette posture lui a valu un capital de sympathie, mais aussi une certaine invisibilité stratégique.
Les crises récentes : la rétention d’otages en Chine, les tensions commerciales avec Washington, les échecs à l’ONU, ont révélé les limites d’une politique étrangère sans colonne vertébrale explicite.
Le discours de Mc Carney opère un basculement. Il ne renie pas les valeurs, mais il les articule à une logique d’intérêts.
Trois piliers sont énoncés : défense des démocraties, renforcement de l’ordre international, sécurité économique et énergétique.
Chacun est assorti de moyens concrets : investissements dans les infrastructures critiques, diversification des chaînes d’approvisionnement, alliances ciblées en Afrique et en Asie.
L’essentiel n’est pas tant le contenu de ces piliers que leur statut : ils forment une hiérarchie explicite. Carney ne promet pas tout à tous ; il dit ce qui compte, ce qui vient ensuite et ce qui relève de l’ajustement. En ce sens, le pragmatisme n’est pas l’opposé des principes : il en est la mise en ordre.
En langage doctrinal, cela s’appelle passer de la réactivité à la projection. Le Canada ne se contente plus de gérer les crises, il définit le cadre dans lequel il les abordera. Comme l’écrivait Henry Kissinger et comme le rappelait le Premier ministre dans son discours, « un pays qui ne sait pas où il va, finit toujours par aller là où les autres l’emmènent ». Le Canada a choisi de savoir où il va.
Pour les pays émergents, le discours canadien agit comme un avertissement feutré. Si même les puissances moyennes les plus protégées institutionnellement ressentent le besoin d’écrire leur cap, alors l’improvisation devient un risque systémique.
Cette évolution canadienne est riche d’enseignements. Elle démontre qu’une doctrine n’est pas un carcan idéologique, mais un instrument de négociation.
En formalisant ses priorités, un État :
Sans cette architecture, un pays émergent risque de se retrouver dans la posture que décrivait déjà le Secrétaire général de l’ONU à Davos en 2024, « ballotté par les vents des rivalités grandes-puissantes, incapable d’imposer son propre tempo, réduit à une diplomatie de demande plutôt que de proposition ». Le flou n’est plus une protection ; il est une invitation à être instrumentalisé.
Le Maroc incarne parfaitement ce dilemme. Doté d’atouts stratégiques majeurs : stabilité politique, position géographique, leadership religieux, ancrage africain, il évolue pourtant dans un environnement où chaque partenaire avance avec sa propre boussole.
Face à l’Europe, qui se mue en « bloc vert » normatif, le Maroc doit passer de l’adaptation subie à la proposition structurée : comment devenir un hub de production décarbonée, un partenaire de souveraineté industrielle partagée ?
Face à la Chine, dont les investissements sont à la fois une opportunité et un risque de dépendance, le Maroc doit négocier à partir d’une doctrine claire de « co-souveraineté productive », avec des clauses de révision et de transfert de technologie.
Dans chacun de ces dossiers, l’absence de cadre explicite place le Maroc en position réactive constante, contraint de répondre à des agendas qu’il n’a pas contribué à façonner.
À l’inverse, une doctrine marocaine de politique étrangère, articulant souveraineté, projection africaine et partenariats différenciés, lui permettrait de devenir architecte de son propre destin
Ce moment doctrinal ne concerne pas uniquement la politique étrangère. Il engage une certaine idée de l’État : un État capable de se penser, de se dire et de se projeter. La doctrine n’est pas un document diplomatique ; elle est une forme de maturité politique.
Le discours du Premier Ministre canadien et les réalités internationales rappellent une évidence : la souveraineté au XXIe siècle ne se proclame pas, elle se démontre par la capacité à organiser ses choix. Cela passe par la formalisation d’une pensée stratégique.
Pour le Maroc et les pays émergents, il ne s’agit pas de copier le modèle canadien, américain ou chinois. Il s’agit de développer leur propre grammaire. Une grammaire qui parte de leurs atouts, assume leurs priorités et explicite leurs lignes rouges.
Comme le résumait Mc Carney « Notre politique étrangère doit avoir une colonne vertébrale. Sans elle, nous ne serons pas crédibles, ni pour nos alliés, ni pour nos adversaires. » Cette colonne vertébrale, le Canada a choisi de la forger et de la rendre publique.
Le Maroc, et avec lui tous les pays émergents qui refusent de n’être que des spectateurs de l’Histoire, devront en faire autant.
La question n’est plus de savoir si une doctrine est nécessaire, mais à quel moment on choisira de l’écrire. Avant la prochaine crise ou après.
*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA
