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De TikTok à la CGEM : les créateurs de contenu sont-ils les nouveaux patrons marocains ?


Rédigé par le Mardi 20 Octobre 2026

Longtemps assimilée à une activité de divertissement, la création de contenu est en train de devenir une véritable industrie. Derrière les millions de vues se cachent des entreprises, des salariés, des stratégies commerciales et une nouvelle bataille pour l'attention. Mais le Maroc mesure-t-il réellement la valeur économique de cette génération d'entrepreneurs numériques ?



Au Maroc, les likes créent désormais des emplois : quand les influenceurs deviennent entrepreneurs !

De TikTok à la CGEM : les créateurs de contenu sont-ils les nouveaux patrons marocains ?
Il fut un temps où l'on regardait les créateurs de contenu avec un sourire condescendant. Des jeunes qui passent leurs journées devant une caméra, racontent leur quotidien, accumulent des abonnés et récoltent des likes. Une occupation sympathique, éventuellement lucrative, mais certainement pas un métier sérieux.

Cette époque est révolue. Et ceux qui continuent de réduire les influenceurs à des amuseurs publics risquent de passer à côté d'une nouvelle révolution économique.
Car derrière une vidéo de quelques secondes peuvent désormais se cacher plusieurs journées de travail, une équipe de production, des investissements techniques, une stratégie marketing et une véritable entreprise.

La création de contenu n'est plus seulement une affaire de visibilité. Elle devient une activité de production, de distribution, de commercialisation et de valorisation de l'attention.

Et c'est précisément cette transformation que les pouvoirs publics, les entreprises et les organisations professionnelles devraient commencer à prendre au sérieux.

3 millions d'abonnés ne remplacent pas un bilan comptable

Le cas de Yassine Amor illustre cette mutation.

Avec une communauté annoncée de plus de trois millions et demi d'abonnés et une structure employant neuf personnes, son parcours montre qu'un créateur de contenu peut évoluer vers un véritable modèle entrepreneurial.

Il ne s'agit plus simplement de filmer, monter et publier.

Il faut concevoir, écrire, négocier, produire, analyser les audiences, gérer des partenariats commerciaux et construire une identité de marque.

L'industrialisation de cette activité nécessite des compétences très concrètes : réalisation audiovisuelle, écriture, analyse de données, graphisme, montage, stratégie publicitaire et gestion d'entreprise.

Mais attention à ne pas tomber dans une nouvelle fascination pour les chiffres.

Un million de vues n'équivaut pas à un million de clients. Trois millions d'abonnés ne garantissent ni rentabilité, ni stabilité financière, ni pérennité entrepreneuriale.

La véritable réussite d'un créateur ne devrait plus se mesurer uniquement à son audience, mais aussi à sa capacité à transformer cette audience en valeur économique durable.

Le nouvel or noir, c'est notre attention

Dans l'économie numérique, les plateformes ne vendent pas simplement du divertissement. Elles organisent un immense marché de l'attention.

Chaque seconde compte. Chaque hésitation peut provoquer le départ d'un spectateur. Chaque image, chaque son et chaque transition participent à une bataille invisible pour retenir le regard.

Le créateur performant est devenu un spécialiste du comportement numérique.

Il comprend les mécanismes de recommandation, expérimente les formats, observe les taux de rétention et adapte son langage aux usages de ses communautés.

Cette sophistication explique pourquoi certaines vidéos apparemment spontanées nécessitent une préparation comparable à celle d'une campagne publicitaire.

Mais elle soulève également une question dérangeante.

À force de chercher à capturer l'attention, ne risque-t-on pas de sacrifier la qualité de l'information, la nuance et parfois même la vérité ?

L'algorithme récompense souvent ce qui fait réagir. Or ce qui fait réagir n'est pas nécessairement ce qui informe, instruit ou élève le débat public.

La nouvelle économie de l'influence devra donc apprendre à concilier efficacité commerciale et responsabilité éditoriale.

Quand les marques ne vendent plus des produits, mais des histoires

Le bouleversement concerne également les entreprises traditionnelles.

Pendant des décennies, leur communication reposait sur une logique simple : fabriquer un produit, acheter de l'espace publicitaire et convaincre le consommateur.

Aujourd'hui, les marques les plus visibles cherchent à construire des univers.

Red Bull ne vend pas uniquement une boisson. Elle investit dans le sport, l'aventure et l'expérience. Ryanair a fait de l'humour provocateur un élément reconnaissable de sa communication numérique.

Le consommateur ne rencontre plus seulement une publicité. Il entre dans une histoire.

Une enseigne de meubles peut ainsi devenir le décor d'une vidéo de cache-cache capable de toucher des millions de personnes, sans jamais ressembler à une publicité traditionnelle.
Voilà pourquoi les créateurs représentent désormais des partenaires commerciaux potentiels pour les entreprises marocaines.

Mais cette évolution ne signifie pas que chaque PME doit impérativement devenir une machine à produire des vidéos.

La question n'est pas d'être présent partout. Elle est de savoir où se trouvent ses clients, comment leur parler et comment transformer cette relation en activité réelle.

Le Maroc possède déjà son marché, mais pas encore toute son industrie

Selon le rapport Digital 2026 de DataReportal, le Maroc comptait environ 35,5 millions d'internautes et 22,8 millions d'identités d'utilisateurs des réseaux sociaux à la fin de 2025. Ces dernières ne correspondent pas nécessairement à autant de personnes distinctes. 

Internautes au Maroc
35,5 M

Identités sur les réseaux sociaux
22,8 M

Ces chiffres témoignent de l'existence d'un marché considérable.

Mais disposons-nous d'une véritable cartographie des entreprises de création de contenu ?

Connaissons-nous leur chiffre d'affaires cumulé, leurs emplois, leur contribution fiscale ou leurs exportations de services ?

Pas suffisamment pour apprécier avec précision le poids économique du secteur.

Le Maroc doit désormais s'intéresser à toute la chaîne de valeur : studios, agences, monteurs, scénaristes, techniciens, créateurs indépendants et plateformes commerciales.

Il faut favoriser la formation, faciliter l'entrepreneuriat, clarifier les obligations fiscales et renforcer la transparence des partenariats publicitaires.

Cette politique doit aussi protéger les jeunes créateurs face à la précarité, aux contrats déséquilibrés et à la dépendance aux plateformes étrangères.

L'intelligence artificielle change les outils, pas la responsabilité

L'IA accélère déjà l'écriture, le montage, la traduction, le sous-titrage et la production audiovisuelle.

Elle permet à de petites équipes d'accomplir des tâches qui nécessitaient auparavant des moyens importants.

Mais elle banalise également certains contenus, multiplie les images artificielles et rend la confiance plus précieuse.

Demain, produire une vidéo techniquement impeccable sera relativement facile.

Produire une idée originale, crédible et capable de fédérer durablement une communauté restera infiniment plus exigeant.

Reconnaître une industrie sans fabriquer une nouvelle rente

La création de contenu mérite donc une reconnaissance économique et professionnelle.

Mais pas une protection corporatiste qui réserverait l'activité à quelques influenceurs installés.

L'enjeu politique consiste à créer les conditions d'une concurrence ouverte, d'une rémunération transparente et d'une véritable montée en compétences.

À la CGEM, la question de la création de contenu a désormais trouvé sa place parmi les sujets de transformation des entreprises, notamment lors du forum « Entrepreneurs en mouvement » du 17 octobre 2026. 

C'est un signal intéressant.
Mais la reconnaissance patronale ne suffira pas.

Le Maroc doit cesser d'opposer artificiellement entrepreneuriat traditionnel et création numérique. Une entreprise qui emploie neuf personnes grâce à des productions audiovisuelles est aussi une entreprise.

Avec ses risques, ses charges, ses investissements et ses ambitions.

Le problème n'est plus de savoir si les créateurs de contenu exercent un vrai métier. Le problème est de savoir si notre politique économique est prête à reconnaître les métiers qui n'existaient pas hier.

À force de regarder les influenceurs comme des célébrités, nous risquons de ne pas voir les entrepreneurs.

 
Et à force de compter leurs likes, nous oublions peut-être de compter leurs emplois.

"Entrepreneurs en Mouvement" - La nouvelle économie de la création de contenu par Yassine AMOR





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
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