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De l’« eau perdue » aux équilibres hydrologiques… Le Maroc face à l’épreuve du réel


À chaque épisode pluvieux d’ampleur, le débat public se polarise autour d’une accusation récurrente… l’eau se « perdrait »… Cette lecture immédiate, souvent déconnectée des réalités scientifiques et institutionnelles, occulte la complexité des équilibres hydrologiques et des choix politiques qu’ils imposent... Au Maroc, la question de l’eau ne se joue pas dans l’instant, mais dans une gestion du temps long, où l’État est contraint d’arbitrer entre risques climatiques, capacités financières et impératifs de souveraineté…



Par Mohammed Yassir Mouline

De l’« eau perdue » aux équilibres hydrologiques… Le Maroc face à l’épreuve du réel
À chaque séquence de fortes pluies, le même réflexe se reproduit… L’espace public se remplit de jugements expéditifs, d’analyses improvisées et de certitudes péremptoires sur la prétendue « mauvaise gestion » de l’eau… Chacun devient hydrologue par décret émotionnel, réduisant une politique publique complexe à une équation sommaire… ce qui n’est pas stocké serait nécessairement perdu... Cette inflation de commentaires rapides dit moins quelque chose de la réalité hydrique que de notre difficulté collective à penser la durée, l’incertitude et le risque…
 
Or, la politique de l’eau menée par le Maroc s’inscrit dans un cadre scientifique et institutionnel structuré, fondé sur des décennies d’études, de modélisations et de projections… Comme toute politique confrontée à des variables naturelles instables, elle intègre une marge d’erreur assumée... Les inondations observées ne constituent pas une anomalie absolue… elles relèvent de cette zone d’incertitude inhérente à toute planification hydrologique, particulièrement dans un contexte de changement climatique accéléré… À cet égard, le Maroc ne fait pas figure d’exception… Les pays les plus industrialisés « France, Espagne, Portugal ou États-Unis… » subissent eux aussi, de manière récurrente, des pertes humaines et des dégâts matériels majeurs lors d’épisodes climatiques extrêmes…
 
L’une des confusions les plus persistantes consiste à assimiler l’écoulement des oueds vers la mer à un échec de gestion... Cette lecture ignore les fondamentaux de l’hydrologie... Le drainage naturel des bassins versants participe à l’équilibre global des systèmes fluviaux… il permet la régulation des débits, limite l’accumulation de sédiments et réduit, à terme, le risque d’inondations plus violentes en amont… Vouloir capter l’intégralité des flux, au nom d’une rationalité apparente, reviendrait à fragiliser ces équilibres et à déplacer le risque plutôt qu’à le contenir
 
La question des transferts interbassins illustre, elle aussi, l’écart entre le discours simplificateur et la réalité opérationnelle... Présentés comme des solutions évidentes, ces projets se heurtent en pratique à des contraintes topographiques, environnementales et financières considérables… Leur mise en œuvre suppose des arbitrages lourds, tant en termes d’impact territorial que de soutenabilité budgétaire...

L'interconnexion Sebou-Bouregreg, qui a été mise en service en août 2023, constitue un projet stratégique essentiel pour le Maroc, ayant pour objectif de garantir l'approvisionnement en eau potable de l'axe Rabat-Casablanca. « Cette "autoroute de l'eau" transfère le surplus du bassin du Sebou vers le barrage Sidi Mohammed Ben Abdellah, évitant le gaspillage de plus de 350-400 millions de m³ annuels vers l'Atlantique.

 
Parallèlement, le dessalement de l’eau de mer s’est progressivement imposé comme un pilier stratégique de la sécurité hydrique nationale… Non sans débats, notamment sur les modalités contractuelles et les coûts engagés, cette option marque néanmoins une rupture majeure… elle permet de dissocier partiellement l’approvisionnement en eau potable des aléas pluviométriques… Dans un contexte de raréfaction structurelle de la ressource, cette autonomie relative redéfinit les marges de manœuvre de l’État, au prix d’un investissement financier et énergétique assumé
 
Réduire le débat à l’opposition binaire entre « eau perdue » et « eau dessalée » revient ainsi à passer à côté de l’essentiel… La sécurité hydrique repose sur la construction d’un mix de solutions complémentaires… barrages et barrages collinaires, protection contre les inondations, transferts interbassins ciblés, dessalement, mais aussi « et surtout »rationalisation des usages, en particulier dans le secteur agricole... C’est dans cet équilibre, toujours instable, que se joue la soutenabilité du modèle hydrique marocain
 
Ce qui se joue dans la politique hydrique marocaine n’est pas seulement une réponse technique à la pénurie, mais un choix politique au sens plein du terme… celui d’assumer la complexité dans un espace public friand de simplifications... En inscrivant l’action publique dans la durée, en arbitrant entre stockage, transferts, dessalement et maîtrise de la demande, Le ministére de Nizar Baraka a fait le choix d’une gouvernance fondée sur la rationalité scientifique plutôt que sur la communication de crise

Ce travail, souvent invisible parce qu’il ne produit pas d’effets spectaculaires immédiats, engage pourtant l’État sur une trajectoire exigeante, où chaque décision implique un coût, un risque et une responsabilité clairement assumés... À l’heure où l’eau devient un facteur de stabilité sociale autant qu’un enjeu de souveraineté, cet effort de cohérence et de méthode apparaît moins comme une option que comme une ligne de conduite politique assumée... à rebours du vacarme, et à hauteur d’histoire… Wa Salam Aleykoum wa Rahmatou Allah.


Mardi 3 Février 2026