L'ODJ Média

Des hommes, des bandes dessinées et des planches d’anatomie


Par Dr Anwar CHERKAOUI - Expert en communication médicale et journalisme de santé.

Il est des rencontres qui, au premier regard, semblent n’être qu’un frôlement léger dans le vaste théâtre de l’existence, comme ces cailloux qu’un enfant lance distraitement dans le ruisseau tranquille de ses jeunes années.

On croit alors assister à un simple jeu du hasard.
Mais le temps, ce sculpteur silencieux, travaille lentement la mémoire des hommes.
Et ces mêmes cailloux, autrefois insignifiants, finissent par peser du poids mystérieux du destin.



Ainsi commence l’histoire de deux hommes que la vie n’a pas fait naître sous la même saison.

L’un précéda l’autre de plusieurs années, comme l’aube précède le plein jour.

Et pourtant, leurs trajectoires semblaient déjà dessinées pour se rejoindre un jour, quelque part dans les détours imprévisibles de l’existence.

Le plus jeune possédait cette audace fragile que seuls certains enfants savent porter avec élégance. 

Une audace douce, presque cérémonieuse, comme une politesse instinctive envers la curiosité du monde.

Un après-midi, il vint frapper à la porte de la maison familiale de son aîné.
Dans ses mains, il tenait des trésors d’enfance. 
Des bandes dessinées aux couvertures éclatantes, où se mêlaient les couleurs vives et les contrastes noir et blanc des imprimeries d’autrefois.

Zembla.
Kiwi.
Blek le Roc.
Tex.


Autant de héros de papier qui faisaient battre le cœur des garçons de cette époque lointaine, lorsque l’imagination galopait plus vite que les chevaux des plaines américaines.

Les pages exhalaient ce parfum inimitable d’encre et de papier, ce parfum des aventures lointaines.

Les forêts profondes de Blek, les cris de guerre, les chevauchées à travers les territoires sauvages traversaient les murs des maisons marocaines comme un vent venu d’un autre monde.

L’aîné regardait ce jeune garçon avec une curiosité presque attendrie.
Dans les yeux de l’enfant brillait une lueur singulière : celle d’un esprit qui observait déjà le monde comme une mécanique secrète qu’il faudrait, un jour, dissequer et démonter patiemment pour en comprendre les rouages invisibles.

Les années passèrent.

Des hommes, des bandes dessinées et des planches d’anatomie
Et comme il arrive souvent dans la grande architecture du destin, les routes se séparèrent d’abord avant de se rejoindre à nouveau.

Les deux garçons, devenus hommes, choisirent tous deux la médecine. 
Mais ils ne franchirent pas cette porte au même moment de leur existence.

Le plus âgé emprunta finalement un chemin inattendu. 
Il troqua la rigueur des salles de consultation pour l’univers des mots.

La plume devint son instrument, les phrases ses outils d’exploration.

Il entra dans ce royaume étrange où les idées se transforment en textes, où les textes tentent humblement d’éclairer les mystères de la condition humaine.

Le plus jeune, lui, suivit une route différente.
Les bandes dessinées de l’enfance cédèrent la place aux planches d’anatomie.
Là où autrefois il admirait les muscles héroïques des personnages dessinés, il étudia désormais la véritable cartographie du corps humain.

Les courbes de l’estomac.
La mécanique silencieuse du foie.
Les labyrinthes discrets du côlon.
Les pages devinrent celles des grands atlas médicaux.

Et les aventures prirent une autre forme : celle du combat quotidien contre la maladie, au cœur du bloc opératoire.

Ainsi naquit le chirurgien.
Il mania le scalpel comme d’autres manient le pinceau, avec précision, patience et cette gravité lumineuse qui accompagne les gestes décisifs.

Peu à peu, ses pairs reconnurent en lui un chirurgien accompli. 
Mais aussi un scientifique exigeant, un professeur qui ne se contente pas d’opérer : il pense la chirurgie, il l’écrit, il l’enseigne.
Profil rare sous les cieux marocains.

Ses travaux trouvèrent leur place dans les revues scientifiques internationales, contribuant à faire rayonner la recherche médico-chirurgicale marocaine.

Ce parcours n’avait rien d’un hasard.
Il appartenait à la lignée des Houkamas, ces sages pour qui la médecine n’est pas simplement une profession, mais une forme de sacerdoce.

Dans le labyrinthe des années, les chemins des deux hommes se croisèrent à plusieurs reprises.

L’un de ces carrefours inattendus fut celui d’une aventure associative singulière : le mouvement des Petits Débrouillards.

Un univers fascinant où l’on enseigne aux enfants l’art de transformer les rebuts en merveilles.

Là, une roue cassée devient turbine.
Un fil électrique devient expérience scientifique.
Une bouteille vide devient instrument pédagogique.
Et parfois, dans un éclat de génie enfantin, un briquet associé à la sonnette d’une bicyclette se transforme en flipper improvisé.

Dans ce lieu où l’imagination règne en maître, les deux hommes retrouvèrent un terrain commun : celui de la transmission.

Car transmettre est peut-être la plus noble des vocations humaines.

Il convient ici de saluer un autre acteur de cette histoire : le président des Petits Débrouillards marocains.
Son destin aurait pu s’interrompre brutalement. Mais la médecine, parfois, écrit des pages qui ressemblent à des miracles.

Il fut et il est l’un des rares Marocains à bénéficier d’une greffe du foie réalisée au Maroc par une équipe entièrement marocaine.
Un homme sauvé par la science.
Un homme revenu à la vie.

Peut-être que, des années plus tôt, l’esprit d’ingéniosité cultivé chez les Petits Débrouillards avait déjà semé les graines de cette confiance dans la science et dans le savoir.

Avec le temps, les rôles se sont transformés.

L’ancien enfant venu échanger des bandes dessinées est devenu chirurgien.
L’aîné qui prêtait ces bandes dessinées est devenu médecin et écrivain.
L’un opère par le bistouri.
L’autre opère par les mots.

Les héros de Blek le Roc ont disparu depuis longtemps des kiosques.
Mais d’autres personnes, qui ne portent ni cape, ni épée, ni revolver et tiennent parfois un livre, un scalpel, ou tout simplement une idée sont capable d’éclairer l’avenir.
Ils ne sont que des hommes.

Des hommes qui accomplissent leur devoir avec patience, avec passion, et avec cette conviction silencieuse que chaque geste, chaque page, chaque transmission de savoir peut, un jour, changer le destin d’un autre être humain.

Par Dr Anwar CHERKAOUI.

Vendredi 27 Mars 2026



Rédigé par La rédaction le Vendredi 27 Mars 2026