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Dessalement : le Maroc invente sa nouvelle industrie de l’eau

De la sécheresse à l’innovation : naissance d’une filière marocaine de l’eau


Rédigé par La rédaction le Jeudi 30 Avril 2026

Le Maroc n’est plus seulement en train de chercher de l’eau. Il est en train de construire une véritable industrie nationale de l’eau. Derrière les annonces de stations de dessalement, c’est une filière complète qui commence à se dessiner : ingénierie, énergie renouvelable, construction, maintenance, irrigation, traitement, financement, formation et innovation technologique. Le dessalement n’est donc plus un simple équipement de secours face à la sécheresse. Il devient l’un des piliers de la sécurité hydrique du pays.



La pression est connue : le Royaume vit une raréfaction structurelle de ses ressources en eau, aggravée par la sécheresse, la hausse de la demande urbaine, les besoins agricoles et les effets du changement climatique.

Dessalement : le Maroc invente sa nouvelle industrie de l’eau
Dans ce contexte, le gouvernement à travers le ministre de l'équipement et de l'eau vise une capacité de dessalement de plus de 1,7 milliard de m³ à l’horizon 2030, selon les déclarations du ministre Nizar Baraka. Quatre grandes stations sont notamment en cours de réalisation, tandis que le Maroc accélère aussi sur les unités mobiles pour répondre aux tensions locales.

La rupture est industrielle autant qu’hydrique. Jusqu’ici, le dessalement était souvent présenté comme une solution technique coûteuse, réservée aux villes côtières ou aux zones sahariennes. Désormais, il entre dans une logique de massification. Casablanca en est le symbole : sa future station doit atteindre 300 millions de m³ par an à terme, avec une première phase attendue autour de 200 millions de m³ par an. Elle doit alimenter l’eau potable du Grand Casablanca et, dans sa configuration finale, contribuer aussi à l’irrigation.

À Agadir, l’expérience de Chtouka-Aït Baha a déjà montré que le dessalement peut devenir un outil de sécurisation agricole, et non seulement urbaine. Le projet, estimé à 4,48 milliards de dirhams, vise notamment à préserver une nappe surexploitée et à soutenir l’irrigation d’un bassin maraîcher stratégique. C’est là que le débat devient intéressant : le Maroc ne dessale pas uniquement pour boire, mais aussi pour maintenir une partie de son modèle agricole exportateur.

Dakhla illustre une autre dimension : le couple eau-énergie. La station projetée, d’une capacité proche de 100.000 m³ par jour, est associée à un parc éolien de 40 MW destiné à couvrir une partie des besoins énergétiques du dessalement. Cette combinaison annonce peut-être le modèle marocain de demain : produire de l’eau non conventionnelle avec une énergie de plus en plus décarbonée.

Mais cette nouvelle industrie ne doit pas être racontée comme une baguette magique. Le dessalement consomme de l’énergie, exige des investissements lourds, produit des rejets de saumure et suppose une gestion fine des impacts côtiers. À l’échelle mondiale, les technologies d’osmose inverse ont certes réduit les coûts, mais les experts rappellent que le dessalement ne remplace ni la sobriété, ni la réduction des fuites, ni la réutilisation des eaux usées.

L’enjeu décisif sera donc la marocanisation de la chaîne de valeur. Si le pays se contente d’acheter des usines clés en main, il sécurisera de l’eau, mais pas forcément une industrie. En revanche, s’il développe des compétences locales dans les membranes, les pompes, les systèmes de pilotage, la maintenance, les études d’impact, les réseaux d’adduction et l’efficacité énergétique, le dessalement peut devenir une filière nationale exportable vers l’Afrique.

Le Maroc a déjà réussi à transformer les énergies renouvelables en levier de politique industrielle et diplomatique. Il pourrait tenter la même trajectoire avec l’eau. À condition de ne pas confondre abondance artificielle et bonne gouvernance hydrique. Le dessalement doit être une sécurité, pas une excuse pour gaspiller davantage.




Jeudi 30 Avril 2026