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Discours du Trône 2026: le compte à rebours électoral est lancé


Mohammed Benahmed est Expert international en stratégies de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005



Deux mois avant les urnes, le Souverain fixe le cap. Aux partis de le traduire en programmes crédibles.

Discours du Trône 2026: le compte à rebours électoral est lancé
À l'occasion du 27e anniversaire de son accession au Trône, le Roi Mohammed VI a prononcé, le 29 juillet 2026, un discours dressant le bilan des transformations économiques et sociales du Royaume, avec une insistance particulière sur la finance comme moteur du "Maroc émergent". Ce message n'est pas un exercice protocolaire comme les autres: il intervient à moins de deux mois d'un scrutin législatif fixé au 23 septembre 2026, dont la campagne officielle s'ouvrira le 10 septembre pour se clore le 22 à minuit. Dans ce calendrier resserré, chaque mot du discours royal devient une grille de lecture pour juger la pertinence des programmes électoraux à venir. Les partis qui négligeront cette lecture prendront le risque de se présenter aux électeurs avec un discours décalé par rapport au cap fixé par les institutions.
 
Un bilan macroéconomique qui pose des jalons
 
Le Souverain a mis en avant une croissance de 4,9%, le premier rang africain dans l'industrie automobile, un tourisme record et une souveraineté industrielle renforcée. Ces chiffres trouvent un écho direct dans les dernières projections de Bank Al-Maghrib, qui a révisé à la hausse ses perspectives lors de son Conseil du 23 juin 2026: la Banque centrale table désormais sur une croissance nationale de 5,2% pour 2026, contre 5,6% anticipés en mars, avant un ralentissement à 3,1% en 2027. Les activités non agricoles, elles, devraient afficher une croissance stable autour de 4,2% en moyenne sur 2026-2027. Cette révision traduit un arbitrage prudent de la Banque centrale, qui intègre désormais des aléas climatiques persistants et une conjoncture internationale marquée par les tensions commerciales.
 
Ce léger tassement des projections s'accompagne d'une remontée sensible de l'inflation : Bank Al-Maghrib anticipe désormais 1,5% en 2026, contre 0,8% prévu initialement, puis 2,1% en 2027, sur fond de tensions géopolitiques et de renchérissement des prix énergétiques. L'inflation sous-jacente resterait toutefois contenue à 0,2% cette année. Pour l'électeur comme pour l'investisseur, ce double signal – croissance solide mais inflation en réaccélération – dessine la marge de manœuvre réelle du prochain gouvernement, quel qu'il soit. Il rappelle aussi que la stabilité macroéconomique affichée dans le discours royal n'est pas acquise mécaniquement : elle dépendra des choix budgétaires et sectoriels que le futur exécutif devra assumer dès son entrée en fonction. 
 
Le maintien du taux directeur à 2,25% depuis le début de l'année confirme par ailleurs une politique monétaire prudente, destinée à ancrer les anticipations d'inflation sans freiner le crédit à l'économie. Cette stabilité monétaire constitue un filet de sécurité pour les entreprises en phase d'investissement, mais elle ne dispense pas le prochain gouvernement d'une gestion budgétaire rigoureuse, notamment sur la trajectoire de la dette publique et le financement des grands chantiers sociaux annoncés. 
 
La finance, nouveau pivot du récit royal
 
En plaçant la finance au cœur de son discours comme "moteur du Maroc émergent", le Roi acte un basculement de logique: après une décennie d'investissements structurants dans les infrastructures et l'industrie, la bataille de la prochaine législature se jouera sur la capacité du système financier national à irriguer l'économie réelle. Ce n'est pas une orientation nouvelle mais une accélération: le Fonds Mohammed VI pour l'Investissement, conçu comme catalyseur des partenariats public-privé, avait déjà fixé un cap ambitieux de 550 milliards de dirhams d'investissements et 500 000 emplois sur la période 2022-2026. Le discours de 2026 vient rappeler que cet objectif arrive à échéance au moment même où les électeurs seront appelés aux urnes — une coïncidence calendaire qui n'échappera à aucun stratège politique.
 
Cette insistance sur la finance dépasse la seule mobilisation des capitaux institutionnels. Elle interroge aussi la place de l'épargne des ménages, la digitalisation des services bancaires et l'accès au crédit pour les très petites entreprises, souvent exclues des circuits classiques de financement. Le prochain gouvernement héritera d'un chantier inachevé: transformer une politique d'investissement descendante en écosystème financier réellement inclusif, capable d'irriguer les régions et les secteurs jusqu'ici marginalisés par les grands plans nationaux.
 
Pour les partis en campagne, l'enjeu est donc de traduire ce cap financier en propositions concrètes: mobilisation de l'épargne nationale, inclusion financière des PME et des jeunes entrepreneurs, digitalisation des circuits de financement. Un programme électoral qui ignorerait cette dimension financière raterait l'axe central du message royal. À l'inverse, les formations capables de présenter des mécanismes de financement crédibles et chiffrés se distingueront nettement dans un paysage politique où les promesses génériques sont désormais scrutées avec plus d'exigence par un électorat sensible aux résultats tangibles.
 
L'échéance électorale, angle mort qu'aucun parti ne peut ignorer
 
Le contexte politique dans lequel s'inscrit ce discours n'a rien d'ordinaire: les élections du 23 septembre ne se limiteront pas à dégager une nouvelle majorité, elles détermineront l'équipe gouvernementale qui pilotera une phase où les réformes économiques et sociales croisent une préparation institutionnelle inédite. Le nouveau cadre électoral, issu de la loi organique modifiant la loi relative à la Chambre des représentants, ambitionne de renforcer l'intégrité du processus et de consacrer l'émergence d'une élite politique légitime.
 
Dans son discours de 2025, le Roi avait déjà tracé la feuille de route: adoption d'un nouveau Code électoral avant fin d'année, élargissement de la participation des jeunes, moralisation de la vie politique et renouvellement des élites partisanes. Ce message avait été unanimement salué par les partis politiques, qui l'avaient qualifié de boussole pour leurs politiques publiques, en particulier sur la justice spatiale et territoriale. Le discours de 2026 s'inscrit dans cette continuité et durcit implicitement le test: les formations politiques seront désormais jugées sur leur capacité à transformer ces orientations en engagements programmatiques vérifiables, non sur des slogans.
 
Les axes suivants structurent cette exigence de crédibilité pré-électorale:
 
Élargissement effectif de la participation des jeunes, condition de légitimité démocratique du prochain scrutin.
Garantie d'un climat démocratique et transparent, socle de confiance dans les résultats. 
Moralisation de la vie politique, en cohérence avec les réformes d'intégrité électorale déjà engagées. 
Renouvellement des élites partisanes, avec des programmes réalistes ajustés aux mutations économiques et sociales du pays. 
Consolidation de la confiance institutionnelle, à travers une vigilance accrue sur l'intégrité du processus de vote. 
 
Ces cinq axes ne sont pas de simples déclarations d'intention. Ils forment un cahier des charges implicite auquel chaque parti devra répondre concrètement, sous peine de voir sa campagne jugée déconnectée des priorités institutionnelles rappelées par le discours royal. La question du renouvellement des élites, en particulier, cristallisera une tension entre partis historiques et nouvelles figures politiques, dans un scrutin où l'abstention reste un risque structurel majeur pour la légitimité du futur Parlement.
 
Ce que les entreprises et les partis doivent en retenir dans les 55 jours restants
 
À un peu moins de deux mois du scrutin, la fenêtre d'action pour convertir ces orientations en propositions concrètes se resserre. Les partis ont jusqu'au 9 septembre pour finaliser leurs candidatures via la plateforme électronique dédiée, avant l'ouverture de la campagne officielle le 10 septembre. Pour les états-majors politiques, cela signifie que les programmes économiques doivent déjà intégrer les paramètres macroéconomiques actualisés de Bank Al-Maghrib — croissance à 5,2%, inflation remontant à 1,5% — plutôt que de s'appuyer sur des données obsolètes issues de la précédente législature.
 
Pour les acteurs économiques et les investisseurs institutionnels, le signal est tout aussi clair: la stabilité du cadre macro-financier reste acquise à court terme, mais la remontée de l'inflation et le ralentissement anticipé de la croissance en 2027 imposent une vigilance sur les arbitrages budgétaires du prochain gouvernement. Les secteurs cités en exemple par le discours royal — automobile, tourisme, industrie — resteront des baromètres de la crédibilité économique du futur exécutif, quel que soit son étiquette partisane.
 
Les fédérations professionnelles et les chambres de commerce ont également un rôle à jouer dans cette période transitoire: en objectivant les besoins sectoriels réels — accès au financement, coûts logistiques, disponibilité de la main-d'œuvre qualifiée — elles peuvent alimenter des programmes électoraux plus rigoureux que de simples déclarations d'intention. Ce dialogue entre secteur privé et candidats, s'il est structuré dès les prochaines semaines, pourrait constituer un facteur différenciant pour les électeurs indécis, notamment dans les catégories socio-professionnelles urbaines les plus sensibles aux enjeux économiques concrets.
 
Une responsabilité collective, pas un simple rendez-vous électoral
 
Le discours du Trône 2026 ne dessine pas un programme de gouvernement, mais une exigence: celle d'un pacte renouvelé entre institutions, partis et citoyens à l'approche d'un scrutin qui engagera le pays pour cinq ans. La responsabilité de transformer ce cap royal en offre politique lisible et en programme économique réaliste incombe désormais aux partis, aux candidats et à l'administration territoriale chargée d'organiser un vote transparent. 
 
Le pari de cette échéance ne se limite pas à la formation d'une nouvelle majorité parlementaire. Il engage la capacité du système politique marocain à démontrer, dans les urnes puis dans l'exercice du pouvoir, que les orientations royales peuvent se traduire en gouvernance effective, mesurable et redevable devant les citoyens. À 55 jours de l'échéance du 23 septembre, le temps de la traduction concrète a commencé — et il ne laisse guère de place à l'improvisation, ni aux partis, ni aux candidats, ni à l'administration en charge de la logistique électorale.


Dimanche 9 Août 2026