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Donald Trump face au fascisme : procès d’intention ou avertissement historique ?

Cet article s’inscrit comme une contribution au débat ouvert avec mon ami Samir Belahsen.


Par Adnane Benchakroun



Qualifier Donald Trump de fasciste est devenu un réflexe dans une partie du débat public occidental.

Donald Trump face au fascisme : procès d’intention ou avertissement historique ?
À l’inverse, le rejeter comme une simple caricature populiste relève tout autant de l’aveuglement. L’historien, lui, se méfie des mots-valises comme des absolutions rapides. Il observe les faits, les continuités, les ruptures, et surtout les contextes. Car le fascisme n’est pas une essence intemporelle : c’est un phénomène historique précis, mais aux métamorphoses nombreuses.

Trump s’inscrit clairement dans une tradition politique que l’histoire connaît bien : celle des leaders qui prospèrent sur la crise du lien démocratique. Crise de confiance envers les élites, crise économique latente, sentiment de déclassement culturel, peur du déclin national. Les années 1920 et 1930 ont vu émerger des figures comparables dans des sociétés persuadées d’avoir été trahies par leurs propres institutions.

La rhétorique trumpienne repose sur un schéma classique : le peuple authentique contre des ennemis intérieurs. Médias “menteurs”, juges “corrompus”, migrants “envahisseurs”, scientifiques “manipulateurs”. Cette logique de désignation permanente n’est pas un simple style. Elle produit une vision du monde où le conflit remplace le débat, où la loyauté compte plus que la loi. Tout historien reconnaît ici un imaginaire autoritaire, sinon fasciste au sens strict, du moins fascisant.

Le rapport aux institutions est également révélateur. Trump accepte la démocratie tant qu’elle le sert. Lorsqu’elle lui résiste, il la conteste. Le refus de reconnaître sa défaite en 2020, puis la banalisation de l’assaut du Capitole, constituent une rupture grave dans l’histoire politique américaine. Aucun précédent équivalent n’existe à cette échelle depuis la fin du XIXᵉ siècle. Sans organiser un coup d’État classique, Trump a contribué à désacraliser le principe même de la transmission pacifique du pouvoir — un pilier fondamental des démocraties libérales.

Enfin, il faut évoquer la violence symbolique. Trump ne l’invente pas, mais il la légitime. Il l’encourage par allusions, par silences complices, par relativisation constante. L’histoire enseigne que le fascisme commence rarement par des camps. Il commence par des mots qui préparent les esprits.

Mais l’objectivité oblige aussi à instruire à décharge.

Trump n’a pas instauré un régime fasciste. Il n’a ni suspendu la Constitution, ni dissous le Congrès, ni interdit les partis, ni mis la presse sous tutelle. Les contre-pouvoirs américains ont résisté : les tribunaux, les États fédérés, la société civile, jusqu’à une partie de son propre camp. Cette résistance institutionnelle n’est pas un détail. Elle marque une différence majeure avec l’Europe des années 1930.

Sur le plan économique, Trump ne propose pas une économie corporatiste autoritaire, pilier des régimes fascistes historiques. Il reste fondamentalement inscrit dans un capitalisme libéral, conflictuel certes, mais non étatisé. Il ne cherche pas à fondre l’État, la nation et l’économie dans un projet totalisant. Son rapport au pouvoir est plus personnel qu’idéologique.

Tout historien notera aussi que Trump n’a jamais tenté de créer un parti unique ou une milice d’État structurée. Son autoritarisme est fragmenté, souvent improvisé, parfois incohérent. Là où le fascisme classique était une machine idéologique disciplinée, Trump incarne plutôt une figure de chaos, nourrie par l’instant médiatique et la polarisation permanente.

Il faut enfin rappeler un point essentiel : Trump est autant un symptôme qu’un acteur. Le réduire à une anomalie morale permet d’éviter une question plus dérangeante : pourquoi des dizaines de millions de citoyens, dans une démocratie ancienne, adhèrent-ils à ce discours ? L’historien sait que le fascisme ne naît jamais seul. Il est toujours le produit d’un terrain social, économique et culturel dégradé.

Alors, Trump est-il fasciste ?

L’histoire invite à répondre avec précision : non, pas au sens canonique. Mais elle oblige aussi à ajouter : oui, comme révélateur et catalyseur de dynamiques autoritaires au sein d’une démocratie fragilisée. Trump n’est pas le fascisme accompli. Il en est la forme contemporaine inaboutie, adaptée à l’ère des réseaux sociaux, des institutions résistantes et de la communication permanente.

Le danger n’est pas Trump seul. Le danger est ce qu’il révèle : une démocratie capable de survivre juridiquement, mais menacée moralement. Et l’histoire, quand elle est prise au sérieux, rappelle une chose simple : les régimes ne meurent pas toujours par coup d’État. Ils s’usent, lentement, quand la peur remplace la confiance et que la force semble plus rassurante que la loi.

​Cet article s’inscrit comme une contribution au débat ouvert avec mon ami Samir Belahsen.

Dans La glissade fasciste, celui-ci propose une lecture politique rigoureuse des mécanismes par lesquels certaines démocraties, confrontées à des crises profondes, glissent progressivement vers des formes d’autoritarisme qui servent souvent de prélude à des dérives plus graves. En s’appuyant sur des références théoriques solides et sur l’actualité américaine récente, l’ouvrage décrypte les signaux d’alerte — discours nationaliste exacerbé, fragilisation des contre-pouvoirs, tentations de militarisation et instrumentalisation de la peur — tout en rappelant un point essentiel : la survie des libertés dépend moins des institutions seules que de la vigilance active de la société civile.

Ma chronique ne tranche pas définitivement. Elle entend plutôt nourrir une réflexion collective, là où l’histoire nous enseigne que l’indifférence est souvent le premier pas vers l’irréversible.


Lundi 2 Février 2026