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Économie du soin au Maroc : une urgence sociale dans l’ombre des politiques publiques


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Jeudi 29 Janvier 2026

Longtemps reléguée aux marges de la vie familiale, l’économie du soin – l’ensemble des activités d’accompagnement des personnes dépendantes ou vulnérables – s’impose désormais comme un enjeu public crucial pour le Maroc. Face à une transition démographique sans précédent, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) tire la sonnette d’alarme et propose une stratégie nationale pour structurer ce secteur encore largement invisible mais porteur de cohésion sociale et de croissance inclusive.



Économie du soin au Maroc : une urgence sociale dans l’ombre des politiques publiques

Lundi dernier, au siège du CESE à Rabat, Abdelkader Amara, président de l’institution, n’a pas tourné autour du pot. Dans un contexte où l’espérance de vie augmente et les structures familiales évoluent, il est devenu urgent de repenser la manière dont notre société organise la prise en charge des enfants, des personnes âgées, des malades ou des personnes en situation de handicap. 
 

Les chiffres sont éloquents : la population âgée de 60 ans et plus est passée de 9,4 % en 2014 à 13,8 % en 2024, soit plus de cinq millions de Marocains . Ce vieillissement, déjà perceptible dans les quartiers de Casablanca ou Rabat où l’on croise des grands‑parents s’occupant de petits‑enfants, n’est pas qu’une statistique abstraite. C’est aussi une réalité quotidienne où les solidarités traditionnelles se fissurent, faute de soutien institutionnel suffisant.
 

Le travail de soin non rémunéré, assuré majoritairement par les femmes au sein des familles, reste invisible dans les comptes nationaux. Pourtant, selon des données du Haut‑Commissariat au Plan, intégrer ce travail dans le calcul du PIB ferait bondir ce dernier de 19 %, dont 16 % seraient imputés aux femmes . Derrière ces pourcentages, il y a des mères sacrifiant leurs carrières, des sœurs mettant de côté leurs projets personnels et des jeunes femmes repoussant l’entrée sur le marché du travail.
 

L’économie du soin ne se limite pas au cadre familial. Elle englobe aussi l’offre formelle : soins médicaux et paramédicaux, garde d’enfants, accompagnement des personnes vulnérables, aide à domicile et services sociaux spécialisés . Or, les structures publiques comme privées sont encore largement insuffisantes et mal réparties sur le territoire . À peine quelques établissements dédiés aux personnes âgées répondent à la demande croissante, et souvent, ces services restent concentrés dans les grandes villes, laissant les zones rurales encore plus vulnérables .
 

Ce déficit d’infrastructures et de services professionnels ne peut plus être ignoré. Le CESE plaide pour une stratégie nationale structurée, intégrant l’économie du soin dans les politiques publiques et territoriales, afin de créer des emplois durables, notamment pour les jeunes et les femmes, tout en renforçant l’accès aux services de proximité . Cette approche, selon Zahra Zaoui, rapporteure de l’avis, pourrait transformer la prise en charge du soin en un levier de développement humain, social et économique . Elle propose d’encadrer ces métiers, de professionnaliser les intervenants, de reconnaître les aidants familiaux et d’améliorer la qualité globale des services .


Redonner à l’économie du soin sa place dans la stratégie nationale, ce n’est pas simplement structurer un secteur économique. C’est affirmer une société solidaire, inclusive et prête à accompagner tous ses membres tout au long de la vie. Tant que le Maroc ne reconnaîtra pas pleinement ces activités – et les personnes qui les assurent – comme un pilier de sa dynamique sociale et économique, le défi du vieillissement et des soins restera une charge supportée par les mêmes familles, en particulier les femmes. Une stratégie nationale intégrée pourrait enfin transformer ce fardeau invisible en levier de prospérité partagée.





Jeudi 29 Janvier 2026