Chaque chiffre a son histoire et chaque coopérative porte un visage. Derrière les chiffres globaux, on retrouve des jeunes diplômés qui, faute d’opportunités dans le salariat traditionnel, créent ou rejoignent des coopératives. On retrouve aussi ces femmes rurales qui, longtemps cantonnées à des rôles secondaires de l’économie locale, deviennent cheffes de projets, créatrices de richesses et actrices d’un changement durable.
Fin novembre 2025, le paysage coopératif marocain affichait 65 315 coopératives regroupant près de 789 000 membres, dont plus de 272 000 femmes et 18 000 jeunes. Ce quasi demi-million d’emplois directs et indirects est le signe tangible d’un modèle économique dont la consolidation ne doit rien au hasard.
Ce basculement, progressif mais réel, a été au centre de la célébration marocaine de l’Année internationale des coopératives, organisée à Rabat sous la présidence du Secrétariat d’État chargé de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire (SEASESS) et de l’Office du développement de la coopération (ODCO). L’événement n’a pas seulement été cérémonial. Il a souligné l’effort continu de l’État pour faire du modèle coopératif un pilier de croissance inclusive.
Ce constat n’est pas isolé. Des déclarations gouvernementales récentes confirment que plus de 63 000 coopératives ont été créées entre 2021 et 2025, un rythme de croissance qui témoigne de la vitalité du secteur et de sa capacité à attirer de nouvelles initiatives. L’État a alloué un budget de 368 millions de dirhams pour soutenir cette dynamique, notamment en matière de structuration, d’accès au financement et d’accompagnement institutionnel.
Au-delà des chiffres, ce sont des territoires entiers qui vivent une transformation. Dans les montagnes de l’Atlas ou les plaines du Souss, les coopératives deviennent des espaces d’innovation sociale : elles valorisent les produits locaux, stimulent l’économie rurale et offrent des alternatives durables à l’exode des jeunes vers les centres urbains. Une coopérative d’argan dans le sud, une unité de transformation agroalimentaire près de Meknès : chaque initiative raconte une histoire de résilience et de fierté locale.
L’une des avancées les plus palpables est sans doute la digitalisation du secteur. L’ODCO a lancé un écosystème digital coopératif intégré, structuré autour de trois plateformes complémentaires. Cet outil vise à accompagner les coopératives depuis la montée en compétences jusqu’à l’accès aux marchés, en passant par la gestion de projets et le renforcement des capacités. Dans un pays où l’accès à l’information et aux marchés reste encore déséquilibré entre rural et urbain, cette transformation digitale est loin d’être anecdotique : elle devient un levier d’égalité économique.
Sur le plan humain, le rôle des femmes est de plus en plus visible. Aujourd’hui, près de près d’un tiers des membres des coopératives sont des femmes, avec plus de 7 800 structures exclusivement féminines. Leur participation active transforme la donne socio-économique, surtout dans les zones rurales, où la coopération devient un vecteur concret d’autonomisation et de dignité économique.
Cependant, ces progrès ne doivent pas occulter les défis persistants. La consolidation du secteur exige encore une meilleure coordination des interventions, une harmonisation des cadres juridiques, et des mécanismes renforcés de financement durable. Il ne suffit pas d’augmenter le nombre de coopératives : il faut assurer leur viabilité face aux aléas des marchés et aux contraintes climatiques.
Pour le Maroc, l’enjeu est clair : faire de l’économie sociale un troisième pilier aux côtés du secteur public et privé capable de générer non seulement des chiffres, mais des trajectoires de vie. L’ambition de créer 50 000 emplois par an et d’augmenter la contribution du secteur à 8 % du PIB à l’horizon 2035 reste un objectif mobilisateur, mais il devra s’appuyer sur des politiques publiques cohérentes et une véritable appropriation sociale.
L’économie sociale et solidaire n’est plus un vœu pieux. Elle devient, lentement mais sûrement, un moteur de transformation économique et sociale au Maroc. Si l’on observe les visages derrière les chiffres ces jeunes qui s’investissent, ces femmes rurales qui entreprennent on devine une réalité convaincante : un Maroc où la croissance ne se mesure pas seulement à l’aune du PIB, mais aussi à celle de l’espérance retrouvée.