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Edito éco : ​Industrie marocaine : après la réussite, le courage politique


Rédigé par le Dimanche 4 Janvier 2026



Edito éco : ​Industrie marocaine : après la réussite, le courage politique
Pendant des années, l’industrialisation du Maroc a été invoquée comme un horizon lointain, parfois comme un alibi, souvent comme une promesse. Aujourd’hui, les chiffres sont là, implacables : le pays a changé d’échelle. Production multipliée par soixante, exportations par trois cents, un million d’emplois industriels, une montée nette des secteurs à moyenne et haute technologie. On ne peut plus parler d’illusion industrielle. Ce serait intellectuellement malhonnête.

Mais une réussite économique n’est jamais une fin politique. Elle n’est qu’un moment. Et c’est précisément là que commence le vrai débat.

Car l’industrie marocaine est arrivée à un point critique de son histoire : celui où la performance ne suffit plus, où la question du pouvoir économique se pose frontalement.

Une réussite qui oblige

Disons-le sans détour : le Maroc a gagné son pari industriel de rattrapage. Peu de pays comparables ont réussi, sans chaos ni rupture violente, à bâtir un appareil productif aussi dense en moins d’un demi-siècle. Cette trajectoire mérite d’être reconnue, défendue, consolidée.

Politiquement, c’est un acquis majeur. L’industrie a stabilisé l’économie, amorti les chocs extérieurs, structuré l’emploi urbain et offert au pays une crédibilité internationale nouvelle. Elle a aussi permis au Maroc de s’asseoir à des tables où il n’était auparavant qu’invité secondaire.

Mais toute réussite crée une responsabilité nouvelle. Le danger, aujourd’hui, n’est plus l’échec industriel. C’est l’autosatisfaction.

Le piège du « bon élève »

Le Maroc est devenu un excellent élève de la mondialisation industrielle. Trop peut-être.

Il assemble bien. Il exporte mieux. Il respecte les standards. Il attire les investisseurs. Mais la question politique centrale reste entière : qui décide ?

Dans la plupart des filières stratégiques, les choix technologiques fondamentaux, la R&D, la propriété intellectuelle, la conception des produits et la capture de la valeur restent majoritairement hors du territoire national. Le Maroc produit, mais il arbitre peu. Il exécute brillamment, mais il oriente rarement.

Ce n’est pas un reproche moral. C’est un constat structurel. Et c’est là que le politique doit reprendre la main.

Industrie sans souveraineté : une vulnérabilité silencieuse

L’industrialisation marocaine repose fortement sur l’intégration dans des chaînes de valeur mondiales. C’était nécessaire. Cela a été efficace. Mais cette intégration a un coût stratégique : la dépendance aux décisions exogènes.

Un ralentissement en Europe, une reconfiguration géopolitique, une relocalisation partielle, et ce qui était un succès devient une fragilité. L’histoire industrielle mondiale est pleine de ces basculements silencieux.

Le politique ne peut plus se contenter de célébrer les volumes exportés. Il doit poser une question plus inconfortable :

Quelle part de cette industrie est réellement maîtrisée par des acteurs nationaux, sur le long terme ?

La question sociale, trop vite refermée

Autre angle mort du débat : l’emploi. Certes, l’industrie crée plus d’un million d’emplois. Certes, la montée en gamme ne s’est pas traduite par une destruction massive. Mais le modèle commence à produire une nouvelle ligne de fracture : entre emplois industriels qualifiés, intégrés, et segments plus précaires, moins protégés, souvent cantonnés aux secteurs traditionnels.

Sans politique active de formation continue, de mobilité et de requalification, l’industrie risque de devenir un facteur de différenciation sociale plutôt que de cohésion. Or, dans un pays jeune, cette question est explosive.

Le moment de vérité politique

Nous sommes donc à un moment charnière. Le Maroc n’est plus dans l’industrialisation de survie. Il est à l’aube d’un choix politique clair :

soit continuer à optimiser un modèle performant mais dépendant ;
soit engager une seconde révolution industrielle, plus exigeante, plus risquée, mais plus souveraine.

Cette nouvelle phase ne se décrète pas avec des zones industrielles supplémentaires. Elle suppose :

une politique industrielle orientée innovation,
un soutien réel aux PME technologiques,
une stratégie nationale de R&D,
une capacité à assumer des choix industriels, donc des renoncements.

C’est là que la technique devient politique.

La « Nouvelle Ère Industrielle » : slogan ou projet ?

La notion de « Nouvelle Ère Industrielle » évoquée au sommet de l’État est juste. Mais elle ne pourra pas rester incantatoire. Une nouvelle ère, ce n’est pas produire plus ; c’est produire autrement et décider autrement.

Le Maroc a construit la machine industrielle. Il doit maintenant en maîtriser le logiciel.

L’histoire économique montre que les pays qui franchissent ce cap sont rares. Mais ceux qui ne le tentent pas restent éternellement dans l’ombre stratégique des autres.

Le courage après la réussite

La réussite industrielle du Maroc est réelle. Elle est même impressionnante. Mais elle appelle désormais une autre vertu, plus rare que l’ambition : le courage politique.

Le courage de dire que l’intégration ne suffit plus.
Le courage d’assumer une stratégie de souveraineté productive.
Le courage de transformer une industrie performante en une industrie pleinement maîtrisée.

L’avenir industriel du Maroc ne se jouera pas sur les chaînes de montage.
Il se jouera dans les lieux de décision.

Et cette fois, ce n’est plus une question d’économie. C’est une question de pouvoir.




Dimanche 4 Janvier 2026