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Elles ont osé : les Marocaines qui ont défié les tabous


De Malika El Fassi à Aïcha Ech-Chenna, de Fatema Mernissi à Nawal El Moutawakel, elles ont défié les normes, questionné les évidences et ouvert des espaces de liberté. Certaines ont affronté les critiques, d’autres les menaces, les fatwas ou encore les tribunaux. Toutes ont contribué, chacune dans son domaine, à déplacer les frontières de ce qui pouvait être dit, pensé ou revendiqué. Retour sur ces Marocaines qui ont marqué leur époque et dont les combats continuent de résonner aujourd’hui.



Elles ont osé : les Marocaines qui ont défié les tabous

Il y a des femmes dont le parcours dépasse largement leur propre histoire. Des femmes qui deviennent, malgré elles parfois, les symboles d’une époque et les visages d’un changement social. Au Maroc, plusieurs générations de femmes ont ainsi pris la parole là où elle était rare, investi des espaces longtemps réservés aux hommes et remis en question des normes considérées comme immuables.

Leurs combats n’ont pas toujours été accueillis favorablement. Certains ont suscité l’indignation, les attaques ou le rejet. Mais derrière chaque prise de position se trouvait une même volonté : élargir le champ des possibles pour les générations suivantes.


Aïcha Ech-Chenna, donner un visage aux mères célibataires

Difficile d’évoquer les grandes figures marocaines ayant fait tomber les tabous sans commencer par Aïcha Ech-Chenna. Disparue en septembre 2022 à l’âge de 81 ans, cette ancienne infirmière et assistante sociale a consacré une grande partie de sa vie aux femmes marginalisées et à leurs enfants.


En 1985, elle fonde à Casablanca l’Association Solidarité Féminine. Son objectif est alors aussi simple que révolutionnaire : accompagner les mères célibataires, leur permettre de retrouver une autonomie économique et leur offrir, ainsi qu’à leurs enfants, une place dans une société qui les stigmatise.


À une époque où la maternité hors mariage était largement entourée de silence et de honte, Aïcha Ech-Chenna choisit de mettre des mots sur une réalité sociale que beaucoup préféraient ignorer. Dans son ouvrage Miseria, publié en 1996, elle donne notamment la parole à ces femmes invisibilisées.


Son engagement lui vaut des critiques et des menaces, mais elle poursuit son combat. En 2009, elle reçoit l’Opus Prize, doté d’un million de dollars, consacrant sur la scène internationale une œuvre construite pendant des décennies au Maroc.

Son message restera l’un des plus simples et des plus puissants : les enfants ne doivent pas porter la responsabilité des circonstances de leur naissance.


Malika El Fassi, une signature dans l’histoire de l’indépendance

Avant même l’indépendance du Maroc, certaines femmes participaient déjà à la construction politique et intellectuelle du pays.


Le 11 janvier 1944, parmi les signataires du Manifeste de l’Indépendance figure une femme : Malika El Fassi. Intellectuelle et militante nationaliste, elle s’engage très tôt dans la défense de l’éducation des filles et de leur accès au savoir.


Son parcours rappelle une réalité souvent reléguée au second plan dans les récits historiques : les femmes n’ont pas été spectatrices du mouvement national. Elles y ont participé et ont contribué, à leur manière, à dessiner le Maroc de l’après-indépendance.

L’éducation constitue alors l’un de ses principaux combats. Ouvrir aux filles l’accès aux études et aux institutions du savoir revient à remettre en question une conception profondément genrée de la société.


Touria Chaoui, une femme dans le ciel

Quelques années plus tard, une autre jeune Marocaine fait tomber une frontière symbolique.


En 1951, Touria Chaoui obtient son brevet de pilote à seulement 15 ans, devenant la première aviatrice marocaine. Dans un contexte où l’aviation demeure largement masculine, son parcours prend une dimension particulière.


Son destin est tragiquement interrompu en 1956, alors qu’elle n’a que 19 ans. Mais son image demeure : celle d’une jeune femme qui a choisi de prendre les commandes d’un avion à une époque où de nombreux espaces professionnels restaient fermés aux femmes.

Son parcours est devenu un symbole de l’audace féminine et de la capacité des femmes marocaines à investir des domaines considérés comme masculins.


Fatema Mernissi, déconstruire les évidences

Si certaines femmes ont fait bouger les lignes par l’action, Fatema Mernissi les a également déplacées par la pensée.


Née à Fès en 1940, la sociologue et écrivaine devient l’une des grandes voix intellectuelles du féminisme dans le monde arabe. Son travail porte notamment sur les rapports entre femmes, pouvoir, religion et société.


Sa démarche est particulièrement audacieuse : elle questionne les interprétations traditionnelles de l’histoire et des textes religieux qui ont longtemps servi à justifier certaines formes de domination masculine.


Avec Le Harem politique, publié en 1987, elle s’attaque notamment à la question du pouvoir et à la place des femmes dans l’histoire politique musulmane. L’ouvrage est interdit au Maroc à sa sortie.


Mais l’interdiction ne fera pas disparaître ses idées. Au contraire, son œuvre dépasse rapidement les frontières marocaines et devient une référence internationale.

Récompensée notamment par le prix Prince des Asturies en 2003 et le prix Érasme en 2004, Fatema Mernissi laisse derrière elle un héritage intellectuel majeur : celui d’un féminisme capable de dialoguer avec l’histoire, la culture et la religion tout en interrogeant les rapports de pouvoir.


Nawal El Moutawakel, quand une médaille fait tomber un mur

Le 8 août 1984, à Los Angeles, Nawal El Moutawakel entre dans l’histoire.


À 22 ans, la jeune athlète marocaine remporte le 400 mètres haies aux Jeux olympiques et devient la première femme marocaine et la première femme d’un pays musulman à décrocher une médaille d’or olympique.


Son exploit dépasse largement le cadre sportif. Dans un pays où la pratique sportive féminine de haut niveau reste encore peu développée, cette victoire constitue un puissant symbole.


Une femme marocaine vient de s’imposer sur la plus grande scène sportive mondiale.

Après sa carrière, Nawal El Moutawakel poursuit son engagement dans le sport et devient notamment ministre de la Jeunesse et des Sports et membre dirigeante du Comité international olympique. Son parcours contribue à ouvrir l’imaginaire des jeunes filles marocaines : elles aussi peuvent occuper les terrains, les podiums et les espaces de décision.


Latifa Jbabdi, du militantisme à la réforme de la Moudawana

Le combat pour les droits des femmes ne s’est pas uniquement joué dans les livres ou sur les terrains de sport. Il s’est également construit dans les associations, les mobilisations et les campagnes citoyennes.


Figure du mouvement féministe marocain, Latifa Jbabdi s’engage notamment dans la défense des droits des femmes et participe à la mobilisation pour réformer la Moudawana.


En 1992, l’Union de l’Action Féminine lance la campagne du million de signatures pour demander une réforme du Code du statut personnel. L’objectif est ambitieux : faire de la question des droits des femmes une priorité du débat public.


Plus d’une décennie plus tard, la réforme de 2004 du Code de la famille marque une étape importante. Plusieurs dispositions concernant notamment le mariage, le divorce et la tutelle sont modifiées.

Le chemin parcouru montre alors que les transformations juridiques ne naissent pas uniquement des institutions. Elles sont aussi le résultat de décennies de mobilisation associative et citoyenne.


Une nouvelle génération prend la parole

Aujourd’hui, les tabous n’ont pas disparu. Mais la manière de les affronter a changé.


Les réseaux sociaux ont permis l’émergence de nouvelles voix et de mobilisations collectives qui abordent ouvertement des sujets autrefois confinés à la sphère privée : sexualité, violences faites aux femmes, libertés individuelles, maternité hors mariage ou encore discriminations.


En septembre 2019, l’écrivaine Leïla Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab lancent ainsi le mouvement « Hors-la-loi ». Des centaines de Marocaines et de Marocains témoignent publiquement de pratiques considérées comme interdites par certaines dispositions du Code pénal et demandent notamment l’abrogation de l’article 490.

Le changement est aussi générationnel : là où certaines pionnières étaient souvent seules face à la contestation, les nouvelles générations peuvent désormais s’appuyer sur les réseaux sociaux pour transformer des expériences individuelles en revendications collectives.


De la transgression individuelle au changement collectif

La question de la réforme de la Moudawana illustre également cette évolution. Après la lettre royale de septembre 2023 lançant le processus de révision du Code de la famille, le débat s’est intensifié autour de plusieurs dispositions touchant directement à la vie des femmes et des familles marocaines.


Le débat institutionnel se poursuit, mais une chose est déjà acquise : des sujets autrefois considérés comme trop sensibles pour être discutés publiquement sont désormais au cœur de la conversation nationale.


C’est peut-être là le principal héritage de ces femmes.


Malika El Fassi a contribué à inscrire les femmes dans le récit national. Touria Chaoui a ouvert le ciel aux Marocaines. Aïcha Ech-Chenna a donné une voix aux mères célibataires et à leurs enfants. Fatema Mernissi a déplacé les frontières de la pensée. Nawal El Moutawakel a transformé une victoire sportive en symbole d’émancipation. Latifa Jbabdi a porté la revendication féministe jusque dans le débat législatif.


Elles n’ont pas toutes mené le même combat. Elles ne partageaient pas nécessairement les mêmes méthodes ni les mêmes visions. Mais leurs trajectoires ont un point commun : elles ont refusé que les frontières de leur époque soient considérées comme définitives.


Et c’est peut-être ainsi que naissent les changements sociaux : une femme ose, une autre reprend le flambeau, puis une génération entière transforme l’exception en possibilité.

Au Maroc, le combat contre les tabous est loin d’être terminé. Mais les brèches ouvertes par ces pionnières ont désormais une histoire, une mémoire et surtout une relève.


salma LABTAR



Jeudi 3 Septembre 2026