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Entretien : Nous voulions bloquer le Maroc. Nous avons oublié de penser à l’Algérie.


Rédigé par La Rédaction le Dimanche 1 Novembre 2026



Entretien prospectif avec un ancien diplomate Algérien en « off » (anonymat demandé) qui reconnaît l’impasse de la stratégie de son pays sur le Sahara.

Entretien : Nous voulions bloquer le Maroc. Nous avons oublié de penser à l’Algérie.
Dans le scénario que nous évoquons, Alger regrette la non-reconduction de la MINURSO tandis que Rabat s’en félicite. Qui a perdu ?
Celui qui découvre, après avoir applaudi un blocage, qu’il avait besoin de ce qui vient d’être bloqué. Si notre objectif était de maintenir le cadre onusien, nous ne pouvons pas présenter sa fragilisation comme une victoire. À un moment, il faut choisir entre satisfaire notre discours et servir notre stratégie.

Vous reconnaissez donc un échec algérien ?
Oui, un échec de stratégie. Et je le dis en Algérien, avec peine. Je n’éprouve aucun plaisir à voir mon pays s’enfermer dans une position dont il devient difficile de sortir. Mais aimer son pays ne consiste pas à déclarer sa diplomatie victorieuse quelles que soient les conséquences de ses choix.

Quelle aurait été l’erreur centrale ?
Confondre un revers infligé au texte américain avec un succès pour l’Algérie. Ce sont deux choses différentes. Avant d’applaudir un veto, il faut se demander ce qu’il laisse derrière lui. Quel mécanisme reste disponible ? Quelle perspective politique s’ouvre ? Quelle capacité d’influence conservons-nous ? La satisfaction de contrarier Washington ne répond à aucune de ces questions.

Dans votre lecture, à quoi servait surtout la MINURSO pour Alger ?
Elle contribuait à maintenir le dossier dans un cadre international permanent. Elle entretenait une échéance, des discussions, des rapports, une mobilisation diplomatique. Pour une stratégie reposant sur la contestation de la position marocaine, ce cadre avait une utilité évidente. Le fragiliser sans solution de remplacement, c’est prendre un risque considérable.

Vous reprenez donc l’idée d’un instrument de blocage ?
Je dirais plutôt que notre diplomatie a fini par privilégier la durée du processus sur la possibilité d’une issue. Maintenir le dossier ouvert devenait un objectif en soi. Or une politique peut survivre longtemps tout en perdant progressivement sa capacité à produire un résultat.

Et la Russie ? Aurait-elle sacrifié les intérêts algériens ?
Cette formulation nous dispense trop facilement de réfléchir. La Russie poursuit ses intérêts. Elle peut vouloir contrer Washington, préserver ses relations avec Alger et conserver une marge de discussion avec Rabat. Nous commettons une erreur chaque fois que nous attendons d’un partenaire qu’il fasse passer nos priorités avant les siennes.

Moscou aurait donc fait un cadeau involontaire au Maroc ?
Dans la logique de ce scénario, son choix aurait surtout créé une situation que Rabat pouvait exploiter. Mais je me méfie des récits dans lesquels tout serait parfaitement calculé. Une décision peut produire un effet contraire à l’objectif recherché. La qualité d’une diplomatie se mesure aussi à sa manière de réagir à cet imprévu.

Pourquoi le Maroc serait-il mieux placé pour en tirer profit ?
Parce qu’il dispose, dans l’argumentation que vous présentez, d’une continuité d’action sur le terrain : administration, infrastructures, investissements et relations économiques. Notre diplomatie conteste une situation que Rabat travaille à consolider. Cela crée une asymétrie. Nous devons sans cesse convaincre de rouvrir une question que le Maroc veut présenter comme réglée dans les faits.

La fin d’une mission suffirait-elle néanmoins à consacrer une souveraineté ou à clore juridiquement un dossier ?
Non. Il faut être rigoureux, même lorsque cela complique une formule spectaculaire. La fin d’un mandat, le statut d’un territoire et le traitement d’un différend par l’ONU sont des questions distinctes. Mais cette prudence juridique ne doit pas nous empêcher de reconnaître une difficulté politique : un cadre peut rester théoriquement disponible et devenir de moins en moins favorable à notre stratégie.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus pour l’Algérie ?
Notre difficulté à mesurer le coût de la persistance. Une politique étrangère mobilise du temps, des moyens et du crédit diplomatique. Elle doit pouvoir être évaluée. Quels résultats avons-nous obtenus ? Quelles occasions avons-nous perdues ? Que gagneraient les Algériens à une autre relation avec leur voisin ? Ces questions devraient être ordinaires. Chez nous, elles deviennent vite des procès en loyauté.

Certains vous accuseraient de reprendre le discours marocain.
C’est le réflexe le plus commode. Pourtant, je parle de l’intérêt algérien. Je voudrais que mon pays soit influent par sa capacité à proposer, à développer, à attirer, à négocier. Je refuse que notre ambition régionale se résume à empêcher celle du voisin. L’Algérie a suffisamment de ressources et de talents pour porter un projet qui lui appartienne.

Que faudrait-il dire aux Algériens après une telle séquence ?
La vérité, avec des mots sobres : notre approche n’a pas produit le résultat attendu ; certaines de nos hypothèses doivent être réexaminées ; nous devons préserver nos intérêts dans une situation qui évolue. Les citoyens peuvent entendre cela. Ce qui les fatigue, c’est de voir chaque difficulté rebaptisée succès.

Vous demanderiez donc un changement de cap ?
D’abord un bilan honnête. Un changement de cap sérieux commence par là. Ensuite, il faudrait retrouver une capacité de dialogue et accepter qu’une relation moins conflictuelle avec le Maroc puisse servir l’Algérie. Discuter ne signifie pas tout concéder. Cela permet de chercher ce qu’une confrontation prolongée ne nous apporte plus.

Une dernière phrase, en off ?
Nous avons passé tant de temps à nous demander comment empêcher le Maroc de gagner que nous avons trop rarement posé la seule question qui devrait guider nos dirigeants : **qu’est-ce que l’Algérie y gagne ?**




Dimanche 1 Novembre 2026