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Épuisement psychique féminin : pour une reconnaissance clinique et sociale


Tribune rédigée par Dr Hachem Tyal - Psychiatre Psychanalyste.

Casablanca - Mars 2026.

La souffrance silencieuse des femmes marocaines qui « gèrent tout » constitue un enjeu de santé publique insuffisamment reconnu. Une analyse psychiatrique et psychanalytique.

« Dans les sociétés contemporaines, et au Maroc en particulier, la femme est souvent assignée à un rôle de pilier familial et émotionnel qui, derrière une apparence valorisante, dissimule un coût psychique considérable.

Cet article propose une lecture clinique de cette réalité, trop longtemps reléguée au rang de simple fatigue passagère»



I. Une souffrance réelle et massivement sous-diagnostiquée

Épuisement psychique féminin : pour une reconnaissance clinique et sociale
La pratique psychiatrique et psychanalytique révèle une réalité préoccupante : la souffrance psychique des femmes marocaines est à la fois réelle, massive et largement sous-diagnostiquée.

Il ne s’agit pas principalement de troubles psychiatriques constitués, mais d’une douleur silencieuse et diffuse, si profondément intégrée au quotidien qu’elle finit par être vécue comme normale et ce qui est perçu comme normal ne se soigne pas, ne se nomme pas, ne se reconnaît plus comme pathologie.

Les données épidémiologiques disponibles sous-estiment vraisemblablement la prévalence réelle des troubles anxieux et dépressifs chez les femmes, qui y sont pourtant surreprésentées dans toutes les tranches d’âge.

Le défaut de consultation s’explique par un faisceau de facteurs convergents : insuffisance de l’offre de soins psychiatriques accessibles, stigmatisation sociale, et surtout une difficulté structurelle à se reconnaître le droit de souffrir.

La phrase « d’autres ont des problèmes bien plus graves que moi », entendue régulièrement en consultation, en est l’expression la plus symptomatique.
« Ce qui est vécu comme normal ne se soigne pas, ne se dit pas, ne se reconnaît même plus comme souffrance. »

Un facteur culturellement spécifique au contexte marocain aggrave cette situation : la femme y est socialement érigée en pilier de la famille et gardienne de sa stabilité émotionnelle.

Cette position, valorisante en apparence, constitue un piège psychologique redoutable en ce qu’elle ne laisse aucune place à la vulnérabilité, à la demande d’aide ou à la faillibilité.

La force y devient une obligation, la résistance une vertu, et la souffrance une honte à dissimuler.

II. L’effacement du sujet : une lecture psychanalytique

L’enjeu central de cette problématique n’est pas, comme on pourrait le réduire, la quantité de tâches assumées.

Il est plus fondamental : c’est l’effacement progressif de la femme en tant que sujet désirant, en tant qu’être humain doté d’un monde intérieur propre.

Mère, épouse, fille, belle-fille, professionnelle, gestionnaire du foyer, elle accumule les rôles et disparaît en tant qu’individu.

Ce phénomène est cliniquement observable : lorsqu’on demande à ces femmes ce qui leur fait du bien, ce qu’elles désirent pour elles-mêmes, la question les surprend. Parfois, elles ne savent plus répondre.

La psychanalyse enseigne que la santé psychique se construit dans l’espace du désir propre, dans la possibilité d’exister pour soi-même et non exclusivement à travers les autres.

Lorsque cet espace est entièrement colonisé par les demandes et les attentes de l’entourage, on observe cliniquement une désorganisation progressive du sommeil, de la régulation émotionnelle, de la capacité à éprouver du plaisir et, ultimement, du sentiment d’identité lui-même.

À cela s’ajoute la charge mentale, ce travail de planification et d’anticipation permanente qui repose massivement sur les femmes, dont les effets sur la santé psychique, longtemps ignorés, font aujourd’hui l’objet d’une documentation scientifique croissante.

III. La double charge et ses conséquences cliniques

Les recherches sociologiques sont convergentes : même dans les foyers où les deux conjoints exercent une activité professionnelle à plein temps, les femmes consacrent en moyenne deux à trois fois plus de temps aux tâches domestiques et parentales.

Cette inégalité structurelle a des conséquences directes et mesurables sur la santé mentale.
Ce qui aggrave la situation d’un point de vue clinique, c’est le processus d’intériorisation de cette charge comme normale, voire méritoire.

La femme qui « gère tout » est admirée socialement et s’identifie elle-même à cette image. La pression n’est alors plus seulement externe : elle est réappliquée de l’intérieur, parfois avec encore plus d’exigence.

Ce mécanisme double pression sociale externe et surmoi tyrannique interne rend la situation particulièrement difficile à résoudre par des mesures organisationnelles seules. Un accompagnement psychothérapeutique est souvent nécessaire.

« La femme réduite à ses fonctions est une femme qui, lentement, s’éteint. »
Les conséquences cliniques documentées sont multiples : burn-out maternel, troubles anxieux et dépressifs, altération de la vie affective, créativité étouffée, sentiment de vide malgré une vie objectivement « remplie ».

Le burn-out maternel constitue aujourd’hui une entité clinique reconnue, distincte du burn-out professionnel, dont la prévalence est en augmentation.

IV. Identifier les signaux cliniques d’alerte

La pratique clinique conduit à distinguer deux registres de signaux d’alerte. Les signaux classiques sont connus : troubles du sommeil persistants, irritabilité inhabituelle, retrait social progressif, fatigue résistante au repos, pleurs fréquents ou, à l’inverse, anesthésie émotionnelle.

Mais les signaux les plus précoces et les plus fréquemment banalisés sont d’une nature plus subtile : perte d’envie globale, sentiment d’étrangeté par rapport à sa propre vie, fonctionnement en « pilote automatique », vide intérieur difficilement nommable, remise en question du sens de ses rôles et de ses relations.

Ce sont précisément ces signaux, interprétés comme « fatigue passagère », qui précèdent les décompensations les plus sévères. Leur danger réside dans leur progression lente et leur normalisation progressive.

Pour l’entourage, le message est simple : soyez attentifs aux changements comportementaux subtils. Une question posée avec bienveillance « Comment vas-tu vraiment ? » peut parfois ouvrir une porte que la femme n’osait pas franchir seule.

V. Vers une politique de santé mentale féminine

La prise en charge de la souffrance psychique féminine ne saurait se limiter à une approche individuelle et thérapeutique. Elle appelle des réponses structurelles et politiques.

En premier lieu, un rééquilibrage réel et concret des responsabilités domestiques et parentales au sein du foyer, soutenu par des politiques publiques adaptées.

En second lieu, une offre de soins psychiatriques et psychologiques significativement plus accessible géographiquement et financièrement et une déstigmatisation active de la demande d’aide en santé mentale.

Consulter un psychiatre ou un psychologue doit cesser d’être perçu comme un aveu de faiblesse pour devenir un acte de santé ordinaire.

Mais la transformation la plus profonde est culturelle : il s’agit de cesser de valoriser comme idéal l’abnégation féminine totale la femme qui « donne tout » sans jamais se plaindre. Cet idéal, aussi répandu soit-il, est cliniquement et humainement un piège.

Il génère, chaque année, d’innombrables souffrances silencieuses qui ne se disent pas et ne se soignent pas.
''La santé mentale des femmes n’est pas une affaire de femmes. C’est une responsabilité collective, familiale et sociétale.''

La souffrance psychique des femmes qui « gèrent tout » constitue un enjeu de santé publique sérieux, insuffisamment reconnu dans les politiques de santé mentale marocaines.

Sa prise en charge exige une approche à la fois clinique diagnostic précoce, accompagnement thérapeutique adapté et sociétale évolution des mentalités, rééquilibrage des rôles, accessibilité des soins.

Reconnaître cette souffrance, la nommer clairement, lui accorder la légitimité qu’elle mérite : c’est la première et peut-être la plus importante des étapes.

C’est aussi, pour les professionnels de santé mentale, une responsabilité que nous ne pouvons pas différer.

Par Dr Hachem Tyal – Psychiatre Psychanalyste  ·  Fondateur Clinique psychiatrique "Villa des Lilas", Casa-Anfa, Casablanca.

Tribune publiée dans L’Opinion – Mars 2026.

Note biographique du Dr Hachem TYAL

Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste, fort de plus de trente-cinq ans d'exercice clinique au Maroc.

Fondateur et directeur de la Clinique Villa des Lilas à Casablanca-Anfa, il y développe une pratique intégrant psychiatrie institutionnelle et approche psychanalytique, attentive à la singularité de chaque patient.

Formé à la rigueur de la clinique française, il s'est engagé tout au long de sa carrière dans la formation des équipes soignantes, l'organisation de conférences scientifiques et le dialogue entre psychiatrie, psychanalyse et société.

Figure reconnue du paysage psychiatrique marocain, il contribue régulièrement à la presse grand public et aux médias en ligne, convaincu que la vulgarisation de la santé mentale est une responsabilité citoyenne autant que médicale.

Il œuvre à faire de la psychiatrie un enjeu de santé publique pleinement assumé.

Jeudi 12 Mars 2026



Rédigé par Salma Chmanti Houari le Jeudi 12 Mars 2026