Zurich, 1917 : quand la neutralité suisse devenait le plus grand secret de la guerre
La Première Guerre mondiale a inventé la guerre totale. Pas seulement dans le sens de la mobilisation des peuples et des économies, mais dans celui de l'extension du champ de bataille à des espaces jusqu'alors épargnés : l'opinion publique, les réseaux diplomatiques, les minorités politiques. Le renseignement militaire, discipline naissante, devient en l'espace de quelques années un outil aussi décisif que l'artillerie lourde. Et pour exercer cet art nouveau — collecter des informations, recruter des agents, organiser des sabotages —, il faut des territoires où l'on ne risque pas d'être fusillé. La Suisse, avec sa neutralité scrupuleusement affichée, offre exactement cela. On y expulse les espions, on ne les exécute pas. C'est une nuance qui change tout.
À Zurich, Berne ou Genève, les services secrets des grandes puissances s'installent avec une discrétion calculée. Agents allemands, britanniques, français — tous cohabitent dans les mêmes hôtels, fréquentent les mêmes cercles, s'observent, se recrutent, se trahissent. La ville est un palimpseste de faux-semblants. Et dans ce monde où personne n'est tout à fait ce qu'il prétend être, les 70 000 soldats blessés internés en Suisse constituent une ressource inattendue : leurs témoignages, leurs mouvements, les informations qu'ils transportent inconsciemment représentent une mine pour quiconque sait écouter. L'hôtellerie suisse en profite économiquement ; les services secrets en profitent autrement.
C'est dans ce contexte qu'apparaît Hans Shrek. Espion allemand de métier, expert en falsification de documents, il incarne à lui seul la mutation de l'espionnage vers quelque chose de plus brutal, de plus ambitieux. La collecte d'information ne suffit plus — il faut désormais saboter, déstabiliser, semer le chaos chez l'ennemi. Shrek dirige depuis la Suisse un réseau tentaculaire dont les cibles sont les usines suisses travaillant pour la France, des industriels locaux, des infrastructures. Sa méthode : utiliser les anarchistes italiens présents à Zurich comme bras armé, leur fournir explosifs et argent, les laisser exécuter pendant que lui reste dans l'ombre. Une mécanique d'une efficacité glaçante, rendue possible par un juge d'instruction qui regarde ailleurs.
Car le personnage du juge Euser est, dans cette affaire, aussi révélateur que celui de Shrek. Homme de droite, obsédé par la menace anarchiste, Euser conduit son enquête avec des œillères idéologiques. Quand les armes sont découvertes, il voit immédiatement dans les anarchistes italiens les coupables idéaux — et s'y arrête. La piste allemande, pourtant, est là, visible pour qui veut la voir. Shrek lui-même sera interpellé, mais Euser, subjugué par ses manœuvres de manipulation, laisse filer l'enquête. Des anarchistes seront emprisonnés dans des conditions sévères, certains mourront en détention, pendant que le vrai architecte du complot continue ses activités. Ce n'est pas de la négligence. C'est l'aveuglement que produit une conviction idéologique trop forte, qui transforme le juge en instrument de répression politique plutôt qu'en serviteur de la vérité judiciaire.
L'épisode du « train de Lénine » vient compléter ce tableau sombre avec une ironie historique majeure. En avril 1917, l'Allemagne organise le passage de Lénine et d'une poignée de révolutionnaires bolcheviques à travers son territoire, dans un wagon scellé, jusqu'en Russie. Le calcul est simple et cynique : favoriser la révolution russe pour forcer la Russie à sortir de la guerre, libérant ainsi des divisions entières à déployer sur le front occidental. Cela fonctionnera au-delà de toute espérance — la paix de Brest-Litovsk signée en mars 1918 donne raison, à court terme, aux stratèges allemands. Mais cette manipulation aura des conséquences que personne en 1917 ne pouvait mesurer. L'histoire est pleine de ces calculs brillants qui engendrent des catastrophes.
À Zurich, Berne ou Genève, les services secrets des grandes puissances s'installent avec une discrétion calculée. Agents allemands, britanniques, français — tous cohabitent dans les mêmes hôtels, fréquentent les mêmes cercles, s'observent, se recrutent, se trahissent. La ville est un palimpseste de faux-semblants. Et dans ce monde où personne n'est tout à fait ce qu'il prétend être, les 70 000 soldats blessés internés en Suisse constituent une ressource inattendue : leurs témoignages, leurs mouvements, les informations qu'ils transportent inconsciemment représentent une mine pour quiconque sait écouter. L'hôtellerie suisse en profite économiquement ; les services secrets en profitent autrement.
C'est dans ce contexte qu'apparaît Hans Shrek. Espion allemand de métier, expert en falsification de documents, il incarne à lui seul la mutation de l'espionnage vers quelque chose de plus brutal, de plus ambitieux. La collecte d'information ne suffit plus — il faut désormais saboter, déstabiliser, semer le chaos chez l'ennemi. Shrek dirige depuis la Suisse un réseau tentaculaire dont les cibles sont les usines suisses travaillant pour la France, des industriels locaux, des infrastructures. Sa méthode : utiliser les anarchistes italiens présents à Zurich comme bras armé, leur fournir explosifs et argent, les laisser exécuter pendant que lui reste dans l'ombre. Une mécanique d'une efficacité glaçante, rendue possible par un juge d'instruction qui regarde ailleurs.
Car le personnage du juge Euser est, dans cette affaire, aussi révélateur que celui de Shrek. Homme de droite, obsédé par la menace anarchiste, Euser conduit son enquête avec des œillères idéologiques. Quand les armes sont découvertes, il voit immédiatement dans les anarchistes italiens les coupables idéaux — et s'y arrête. La piste allemande, pourtant, est là, visible pour qui veut la voir. Shrek lui-même sera interpellé, mais Euser, subjugué par ses manœuvres de manipulation, laisse filer l'enquête. Des anarchistes seront emprisonnés dans des conditions sévères, certains mourront en détention, pendant que le vrai architecte du complot continue ses activités. Ce n'est pas de la négligence. C'est l'aveuglement que produit une conviction idéologique trop forte, qui transforme le juge en instrument de répression politique plutôt qu'en serviteur de la vérité judiciaire.
L'épisode du « train de Lénine » vient compléter ce tableau sombre avec une ironie historique majeure. En avril 1917, l'Allemagne organise le passage de Lénine et d'une poignée de révolutionnaires bolcheviques à travers son territoire, dans un wagon scellé, jusqu'en Russie. Le calcul est simple et cynique : favoriser la révolution russe pour forcer la Russie à sortir de la guerre, libérant ainsi des divisions entières à déployer sur le front occidental. Cela fonctionnera au-delà de toute espérance — la paix de Brest-Litovsk signée en mars 1918 donne raison, à court terme, aux stratèges allemands. Mais cette manipulation aura des conséquences que personne en 1917 ne pouvait mesurer. L'histoire est pleine de ces calculs brillants qui engendrent des catastrophes.
L'espion qui se cachait derrière les anarchistes — et que le juge refusait de voir
Le contre-espionnage britannique, lui, ne s'y trompe pas. L'agent Ervin Bris infiltre les milieux anarchistes indiens à Zurich et découvre la chaîne de manipulation : des groupes nationalistes indiens liés à des anarchistes italiens, financés et instrumentalisés par le réseau allemand. Le complot est international, tentaculaire. La transmission d'explosifs, la planification d'attentats — tout cela dépasse de loin la simple agitation politique que voyait Euser. Mais cette intelligence britannique ne parvient pas à infléchir l'enquête suisse, embourbée dans ses propres rigidités.
En 1918, la Suisse connaît une grève générale. Le pays, exsangue économiquement, épuisé par trois années de neutralité coûteuse, voit ses tensions sociales exploser. La peur d'une révolution à l'image de la russe court dans les milieux conservateurs. Dans ce contexte, le procès des anarchistes en 1919 se solde par un acquittement : les preuves concrètes manquent, les manipulations ont brouillé les pistes, et la justice — malgré tout — tient bon face aux pressions. Euser sera élu chef de la police avant d'être écarté pour des raisons à la fois politiques et professionnelles. Quant à Shrek, il disparaîtra dans les marges de l'histoire, éliminé en 1932 dans des circonstances jamais totalement éclaircies.
Ce que cette affaire laisse en héritage dépasse largement son cadre historique. Elle pose, avec une netteté troublante, des questions qui n'ont pas vieilli d'un jour : comment une démocratie maintient-elle l'État de droit quand la sécurité nationale est invoquée comme prétexte ? Comment une enquête judiciaire peut-elle résister à la pression idéologique de ceux qui la conduisent ? Et surtout — les techniques de désinformation, de manipulation des minorités politiques, d'instrumentalisation des tensions sociales à des fins géopolitiques : sont-elles vraiment d'une autre époque ? L'histoire de Hans Shrek dans les greniers zurichois de 1917 ressemble parfois à une répétition générale pour des manœuvres qu'on lit encore aujourd'hui dans les journaux.
En 1918, la Suisse connaît une grève générale. Le pays, exsangue économiquement, épuisé par trois années de neutralité coûteuse, voit ses tensions sociales exploser. La peur d'une révolution à l'image de la russe court dans les milieux conservateurs. Dans ce contexte, le procès des anarchistes en 1919 se solde par un acquittement : les preuves concrètes manquent, les manipulations ont brouillé les pistes, et la justice — malgré tout — tient bon face aux pressions. Euser sera élu chef de la police avant d'être écarté pour des raisons à la fois politiques et professionnelles. Quant à Shrek, il disparaîtra dans les marges de l'histoire, éliminé en 1932 dans des circonstances jamais totalement éclaircies.
Ce que cette affaire laisse en héritage dépasse largement son cadre historique. Elle pose, avec une netteté troublante, des questions qui n'ont pas vieilli d'un jour : comment une démocratie maintient-elle l'État de droit quand la sécurité nationale est invoquée comme prétexte ? Comment une enquête judiciaire peut-elle résister à la pression idéologique de ceux qui la conduisent ? Et surtout — les techniques de désinformation, de manipulation des minorités politiques, d'instrumentalisation des tensions sociales à des fins géopolitiques : sont-elles vraiment d'une autre époque ? L'histoire de Hans Shrek dans les greniers zurichois de 1917 ressemble parfois à une répétition générale pour des manœuvres qu'on lit encore aujourd'hui dans les journaux.


