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Et si l’intelligence artificielle nous empêchait de disparaître ?

​ÉDITO — RÉPONSE À LA CHRONIQUE D’ADNANE BENCHAKROUN


Peut-on accepter de s’effacer tout en rêvant de laisser derrière soi une présence éternelle ?



Par Mohamed Ait Bellahcen

Et si l’intelligence artificielle nous empêchait de disparaître ?
Adnane Benchakroun nous invite à une forme de sagesse : savoir mourir un peu pour ne pas disparaître. Apprendre à quitter les projecteurs, à transmettre sans imposer, à laisser les générations suivantes inventer leur propre chemin.

Son propos est juste. Profondément humain. Et même salutaire à une époque où certains confondent encore leur existence avec leur fonction, leur importance avec leur visibilité et leur héritage avec leur capacité à conserver le dernier mot.

Mais permettez-moi, cher Adnane, de vous opposer une autre perspective.

Et si nous étions précisément la dernière génération obligée de choisir entre s’effacer et disparaître ?

Car pendant que nous apprenons philosophiquement à quitter la scène, une révolution technologique est en train de modifier les conditions mêmes de notre absence.

Cette révolution porte un nom : l’intelligence artificielle.

Hier, nous laissions des souvenirs. Demain, nous laisserons peut-être des conversations.

Jusqu’à présent, la mort imposait une frontière relativement claire.

Les vivants conservaient des photographies, des lettres, des livres, des enregistrements. Ils pouvaient revoir un visage, réécouter une voix, relire une pensée. Mais le dialogue, lui, était définitivement interrompu.

On pouvait interroger une œuvre. On ne pouvait plus interroger son auteur.

Or l’intelligence artificielle commence à fissurer cette frontière.

Imaginez qu’un individu puisse transmettre non seulement ses archives, mais également ses raisonnements, ses expériences, ses préférences intellectuelles, ses hésitations et ses contradictions.

Imaginez que ses enfants, ses petits-enfants ou ses anciens collaborateurs puissent, dans vingt ou trente ans, consulter une représentation numérique de sa pensée.

Non plus simplement ouvrir un album de famille, mais poser une question.

« Comment aurais-tu abordé cette difficulté ? »

« Pourquoi avais-tu pris cette décision ? »

« Que pensais-tu de cette époque ? »


Et recevoir une réponse construite à partir de ce que cette personne avait réellement écrit, expliqué ou enregistré de son vivant.

Ce ne serait pas une résurrection.

Ce serait autre chose : une mémoire devenue interactive.

Une forme nouvelle de transmission, où l’héritage ne resterait plus silencieux sur une étagère.

L’immortalité numérique : une promesse qu’il faut regarder sans naïveté

N’exagérons rien.

Une intelligence artificielle entraînée sur les archives d’un individu ne devient pas cet individu.

Elle ne récupère ni sa conscience, ni son expérience intérieure, ni cette mystérieuse continuité qui nous permet de dire « je ».

Elle peut reproduire certains raisonnements, retrouver des formulations, imiter une voix ou proposer des réponses plausibles. Elle peut aussi se tromper, inventer des souvenirs ou attribuer à une personne des convictions qu’elle n’a jamais exprimées.

La distinction est fondamentale.

Conserver la trace d’une intelligence n’est pas conserver la conscience qui l’habitait.

La science ne sait pas aujourd’hui transférer une conscience humaine dans une machine. Elle ne sait même pas établir qu’une simulation particulièrement convaincante posséderait une expérience subjective.

Parler d’éternité grâce à l’IA relève donc, pour l’instant, davantage de la prospective philosophique que d’une promesse scientifique.

Mais cela ne rend pas la question moins passionnante.

Car l’histoire humaine est aussi celle de nos tentatives successives pour résister à l’effacement.

Les pyramides voulaient défier le temps. Les bibliothèques voulaient préserver les idées. La photographie voulait retenir les visages. Le cinéma a donné une seconde vie aux gestes et aux voix.

L’intelligence artificielle pourrait constituer une étape supplémentaire : celle où la mémoire devient capable de répondre.

Cher Adnane, pourquoi faudrait-il choisir entre la discrétion et la permanence ?

Votre chronique affirme qu’une œuvre est réellement accomplie lorsqu’elle peut continuer sans son auteur.

J’y souscris.

Mais je vous propose une nuance.

Une œuvre peut continuer sans son auteur tout en continuant à dialoguer avec ce qu’il a laissé.

Un professeur peut quitter sa classe sans condamner ses élèves à oublier ses enseignements. Un journaliste peut cesser de publier sans que son regard sur le monde devienne inaccessible. Un grand-père peut disparaître physiquement sans que les récits de son existence soient réduits à quelques anecdotes répétées aux réunions familiales.

L’IA pourrait permettre de transmettre bien davantage que des résultats : des cheminements.

Et c’est peut-être là sa contribution la plus intéressante.

Nous avons longtemps conservé ce que les hommes avaient produit. Nous pourrions désormais conserver, partiellement et imparfaitement, la manière dont ils avaient appris à produire.

Ce n’est plus seulement la bibliothèque qui survit à son auteur.

C’est une représentation de son atelier intellectuel qui reste ouverte.

Mais à une condition essentielle : que cette présence numérique ne devienne jamais une autorité incontestable.

Les générations suivantes doivent pouvoir consulter leurs prédécesseurs sans être condamnées à leur obéir.

Une intelligence artificielle construite à partir de nos archives devrait pouvoir être contredite, corrigée, désactivée.

Autrement, nous aurions simplement inventé une nouvelle manière de refuser de quitter la scène.

Et votre mise en garde retrouverait toute sa force.

Le danger : fabriquer des fantômes qui ne savent plus se taire

Car cette perspective comporte un paradoxe redoutable.

L’homme qui n’a pas su s’effacer de son vivant pourrait-il devenir encore plus envahissant après sa mort ?

Imaginez un fondateur dont l’avatar numérique continuerait à commenter chaque décision de son entreprise.

Un responsable politique dont la réplique artificielle prétendrait arbitrer éternellement les choix de ses successeurs.

Un parent dont les recommandations numériques accompagneraient chaque décision de ses enfants, jusque dans leur intimité.

Nous aurions alors transformé la mémoire en surveillance et l’héritage en tutelle.

Ce serait une forme particulièrement sophistiquée de vanité.

La véritable question ne serait donc pas seulement : « Peut-on continuer à parler après sa mort ? »

Elle deviendrait : « Avons-nous encore le droit de nous taire lorsque la technologie nous permet de parler indéfiniment ? »

Voilà pourquoi l’immortalité numérique, si elle se développe, devra être encadrée par des principes exigeants : consentement de la personne concernée, respect de son intimité, protection des données familiales, identification explicite des réponses générées et possibilité de mettre fin à la simulation.

La mémoire ne doit pas devenir une prison pour les vivants.

L’éternité ne sera peut-être pas celle que nous imaginions

Il existe une autre manière d’aborder cette révolution.

Et si l’objectif n’était pas de nous rendre immortels, mais de rendre notre disparition moins destructrice pour les connaissances que nous avons accumulées ?

Un médecin expérimenté emporte parfois avec lui des décennies d’intuition clinique. Un artisan disparaît avec des gestes que personne n’a complètement documentés. Un chercheur laisse des publications, mais aussi des milliers de raisonnements informels qui n’ont jamais trouvé leur place dans un article.

Un journaliste expérimenté emporte, lui aussi, une mémoire particulière : celle des événements vécus, des erreurs commises, des questions qu’il aurait aimé poser et des vérités qu’il a appris à distinguer des apparences.

L’IA pourrait contribuer à préserver une partie de ces savoirs tacites.

Non pas pour remplacer les vivants par les morts.

Mais pour éviter que chaque génération soit obligée de recommencer certains apprentissages à partir de zéro.

L’éternité qui se dessine ne serait alors ni biologique ni spirituelle.

Elle serait, plus modestement, une continuité organisée de l’expérience humaine.

Et cette continuité pourrait représenter un progrès considérable, à condition de ne jamais confondre une archive intelligente avec une personne vivante.

Mourir un peu, oui. Mais pourquoi laisser mourir tout ce que nous savons ?

Au fond, cher Adnane, nos deux chroniques ne sont peut-être pas aussi contradictoires qu’elles en ont l’air.

Vous nous invitez à renoncer à l’obsession d’être indispensables.

Je nous invite à réfléchir aux moyens de rendre ce que nous avons appris durablement disponible.

Vous défendez l’élégance du retrait.

Je défends la possibilité d’une transmission qui ne s’interrompt pas brutalement avec ce retrait.

Vous dites qu’il faut laisser les autres vivre sans nous.

Je réponds qu’ils pourraient aussi bénéficier de ce que nous avons compris, sans être obligés de vivre sous notre autorité.

L’essentiel est là.

La technologie ne doit pas prolonger notre ego. Elle peut prolonger notre capacité à transmettre.

Et c’est une différence immense.

Peut-être faudra-t-il même apprendre à programmer notre propre effacement numérique : choisir ce qui mérite d’être conservé, ce qui doit rester privé, ce qui pourra être transmis et ce qui devra définitivement se taire.

Ce serait une nouvelle forme de sagesse.

Non plus seulement savoir quitter les projecteurs, mais savoir ce que l’on accepte de laisser derrière soi lorsque les projecteurs se seront éteints.

Vous avez raison, Adnane : il faut savoir mourir un peu pour ne pas disparaître.

Mais l’intelligence artificielle nous oblige désormais à ajouter une question à cette belle formule :

Et si, pour ne pas disparaître tout à fait, il suffisait de transmettre assez de lumière pour que d’autres puissent continuer à voir, même lorsque nous ne serons plus là ?

La véritable éternité ne sera peut-être pas de continuer à exister.

Elle sera d’avoir rendu quelque chose de nous suffisamment utile pour qu’il continue à servir, sans jamais empêcher les autres de devenir eux-mêmes.

Et si tel est le cas, nous n’aurons pas vaincu la mort.

Nous aurons simplement appris à lui laisser moins de choses à emporter.


Dimanche 4 Octobre 2026