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Famille marocaine, numérique et IA : ne pas confondre usage visible et inclusion réelle


Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France
Wald Maâlam.

La famille marocaine entre dans une époque nouvelle. Le numérique, les smartphones, les plateformes sociales, les services en ligne et, désormais, l’intelligence artificielle transforment les manières d’apprendre, de travailler, de communiquer, de consommer, de se soigner, d’éduquer les enfants et de maintenir les liens entre générations. Cette transformation est réelle. Elle est profonde. Elle mérite d’être pensée sérieusement, non seulement comme une question technologique, mais comme une question sociale, culturelle, éducative et territoriale.

Mais il faut commencer par une évidence que l’on oublie trop souvent : toutes les familles marocaines ne sont pas égales devant le numérique et l’intelligence artificielle. C’est même par cette inégalité qu’il faut commencer si l’on veut éviter les discours généraux, les effets d’annonce et les diagnostics construits à partir des seuls usages visibles dans les grandes villes.



Le risque, aujourd’hui, serait de regarder le Maroc à partir de Rabat, Casablanca, Agadir, Fès, Marrakech ou Tanger, et d’en déduire que le pays entier est déjà entré dans la même modernité numérique.

Ce serait une erreur d’analyse. Le Maroc réel ne se réduit pas aux quartiers connectés, aux cadres équipés, aux étudiants qui utilisent des outils d’IA générative, aux entrepreneurs qui parlent de transformation digitale, ni aux administrations qui dématérialisent progressivement leurs services.

Le Maroc réel, c’est aussi le rural, les montagnes, les petites communes, les familles modestes, les parents peu ou pas alphabétisés numériquement, les jeunes qui disposent parfois d’un smartphone mais pas toujours d’un ordinateur, d’une connexion stable, d’un accompagnement éducatif ou d’un environnement familial capable de transformer l’usage en apprentissage.

Posséder un smartphone ne signifie pas être inclus numériquement. Utiliser WhatsApp ou Facebook ne signifie pas maîtriser le numérique.

Regarder des vidéos ne signifie pas accéder à la connaissance. Recevoir des informations ne signifie pas savoir les vérifier. Et avoir entendu parler d’intelligence artificielle ne signifie pas pouvoir en tirer un bénéfice réel pour l’éducation, le travail, la santé, l’administration ou la vie familiale.

C’est ici que la question de la famille marocaine devient centrale.

La famille est le premier lieu de transmission. Elle transmet la langue, les valeurs, les comportements, les références culturelles, le rapport à l’école, au travail, à l’autorité, à la solidarité, au respect et à l’avenir.

Or, lorsque le numérique entre dans la maison sans accompagnement, il ne transforme pas seulement les usages : il transforme les rapports entre parents et enfants, entre générations, entre ville et campagne, entre ceux qui comprennent les outils et ceux qui les subissent.

Dans certaines familles, le numérique devient un levier d’émancipation. Les enfants accèdent à des cours en ligne, les parents suivent la scolarité, les jeunes découvrent des métiers, les entrepreneurs développent leur activité, les femmes peuvent accéder à de nouvelles opportunités, les personnes isolées peuvent maintenir le lien.

Dans d’autres familles, le numérique devient surtout un espace de distraction, de dépendance, de désinformation, de dépenses invisibles, parfois même de rupture du dialogue familial.

Ce n’est donc pas la technologie en elle-même qui protège ou menace la famille. C’est la manière dont elle est comprise, utilisée, encadrée et intégrée dans un projet éducatif et social.

La question du coût est également essentielle.

On parle souvent du smartphone comme s’il était devenu banal.

Mais pour de nombreuses familles, l’achat d’un téléphone, le renouvellement de l’appareil, le coût de la connexion, les réparations, les abonnements, les données mobiles, les applications, les accessoires et parfois les équipements scolaires numériques représentent une charge réelle.

Dans une famille nombreuse, si plusieurs enfants ont besoin d’un accès régulier au numérique pour étudier, communiquer avec l’école ou chercher des informations, la facture peut devenir lourde.

Le numérique n’est pas gratuit. L’intelligence artificielle non plus. Même lorsqu’un service paraît accessible, son usage efficace suppose du temps, de la formation, de la langue, de la confiance, de la capacité à formuler une demande, à comprendre une réponse et à distinguer l’information utile de l’information fausse.

L’inégalité ne se situe donc pas seulement dans l’accès à l’équipement. Elle se situe aussi dans la capacité à transformer cet équipement en savoir, en autonomie et en pouvoir d’agir.

C’est pourquoi il faut se méfier d’une illusion : celle d’un Maroc déjà massivement concerné par l’intelligence artificielle.

Oui, l’IA est déjà présente dans les moteurs de recherche, les téléphones, les plateformes, les banques, les services en ligne, les recommandations de contenu, les applications de traduction, les assistants numériques et certains outils professionnels.

Mais le nombre de Marocaines et de Marocains capables d’utiliser consciemment l’IA comme instrument d’apprentissage, de productivité, de création, d’aide à la décision ou d’inclusion reste encore limité par rapport à la population totale. Ce décalage doit être analysé avec lucidité, sans pessimisme, mais sans autosatisfaction.

La souveraineté numérique ne commence pas seulement dans les data centers, les plateformes nationales ou les grands discours sur l’IA. Elle commence aussi dans les familles.

Elle commence lorsqu’un enfant du rural peut accéder à un contenu éducatif de qualité. Lorsqu’une mère peut comprendre une démarche administrative en ligne. Lorsqu’un père peut protéger ses enfants contre les arnaques, les contenus violents ou la désinformation.

Lorsqu’un jeune peut utiliser l’IA pour apprendre un métier, améliorer son niveau, préparer un projet ou créer une activité.

Lorsqu’une personne âgée n’est pas exclue parce qu’elle ne sait pas utiliser une application.

Elle commence aussi lorsqu’une langue nationale, une culture locale, une mémoire familiale et une valeur de solidarité ne sont pas effacées par des modèles technologiques pensés ailleurs.

L’enjeu n’est pas seulement de connecter les familles. Il est de leur permettre de comprendre, de choisir, de maîtriser et de transmettre dans un environnement numérique qui évolue très vite.

C’est ici que l’esprit Wald Maâlam prend tout son sens. Wald Maâlam, ce n’est pas la nostalgie d’un passé figé.

C’est une manière d’apprendre par la pratique, de transmettre par le geste, de relier le savoir à l’usage, de rendre la technique compréhensible, utile et enracinée. Dans l’artisanat, on n’apprend pas seulement un outil : on apprend un rapport au travail, à la patience, à la qualité, à la responsabilité et à la transmission.

Le numérique et l’IA devraient être abordés de la même manière. Il ne suffit pas de distribuer des équipements ou d’annoncer des plateformes. Il faut former, accompagner, expliquer, répéter, traduire, contextualiser et créer de la confiance.

Pour inclure réellement les familles marocaines dans l’ère numérique et l’ère de l’IA, plusieurs orientations paraissent nécessaires.

D’abord, il faut distinguer l’accès de l’usage. Une politique publique ne peut pas se contenter de mesurer le nombre de téléphones ou de connexions. Elle doit mesurer la qualité de l’usage : qui utilise quoi, pour apprendre quoi, dans quelle langue, avec quel accompagnement, avec quel bénéfice réel pour la famille, l’école, la santé, l’administration, l’emploi ou l’entrepreneuriat.

Ensuite, il faut faire de l’éducation numérique familiale une priorité. Les enfants ne doivent pas être seuls face aux écrans, et les parents ne doivent pas être abandonnés face à des outils qu’ils ne comprennent pas toujours.

Il faut des programmes simples, accessibles, en arabe, en amazigh et en français selon les contextes, pour expliquer les usages utiles, les risques, les bonnes pratiques, la protection des données, la vérification de l’information, la cybersécurité de base et les possibilités offertes par l’IA.

Il faut aussi penser le rural comme un espace prioritaire, et non comme un espace secondaire.

Le rural ne doit pas recevoir le numérique après les grandes villes. Il doit être au cœur de la stratégie d’inclusion.

Cela suppose des infrastructures, mais aussi des médiateurs numériques locaux, des espaces partagés, des écoles mieux accompagnées, des bibliothèques connectées, des maisons de jeunes, des centres culturels, des coopératives, des associations et des communes capables d’accueillir des formations pratiques.

L’inclusion numérique ne se décrète pas depuis un centre. Elle se construit dans les lieux de vie.

Il faut également réduire le coût d’entrée. Pour une famille modeste, l’accès au numérique utile doit être pensé comme un investissement social.

Des dispositifs ciblés pourraient favoriser l’équipement partagé, les connexions éducatives, les forfaits sociaux pour les usages scolaires, les espaces publics numériques, les contenus gratuits de qualité et les formations de proximité. Il ne faut pas seulement aider les familles à consommer du numérique. Il faut les aider à en faire un outil d’apprentissage, de dignité et d’autonomie.

L’école a évidemment un rôle majeur, mais elle ne peut pas tout porter seule. La famille, l’école, la commune, les associations, les universités, les entreprises technologiques, les médias et les institutions doivent travailler ensemble.

L’enjeu n’est pas seulement de former des experts en IA. Il est aussi de former des citoyens capables de comprendre ce que ces technologies changent dans leur vie quotidienne.

Il faut enfin préserver la dimension culturelle et éthique. L’intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle porte des langues dominantes, des imaginaires, des références, des biais, des normes sociales et économiques.

Si les familles marocaines utilisent demain des outils conçus ailleurs, alimentés par des données produites ailleurs, orientés par des visions du monde pensées ailleurs, la question des valeurs ne pourra pas être traitée uniquement par des discours moraux.

Elle devra être traitée par la production de contenus marocains, par la présence de nos langues, par la valorisation de nos savoirs, par la protection des enfants, par l’accompagnement des parents et par une gouvernance responsable des données.

La famille marocaine ne doit pas être placée dans une position défensive face au numérique et à l’IA. Elle ne doit pas seulement se protéger.

Elle doit aussi pouvoir se renforcer, apprendre, transmettre, créer et participer. Mais cela suppose de ne pas confondre modernisation technologique et inclusion sociale. Le vrai sujet n’est pas de savoir si quelques milliers ou quelques centaines de milliers de personnes utilisent déjà l’IA dans les grandes villes.

Le vrai sujet est de savoir comment des millions de Marocaines et de Marocains pourront accéder, comprendre, choisir et bénéficier de ces technologies sans perdre leurs repères, leurs valeurs, leur dignité et leur capacité de transmission.

Une politique publique sérieuse sur la famille, le numérique et l’intelligence artificielle devrait donc partir du terrain, des écarts réels, des coûts réels, des usages réels et des besoins réels. Elle devrait regarder les familles telles qu’elles sont, et non telles que les tableaux de bord technologiques voudraient les présenter.

Elle devrait reconnaître que la fracture numérique n’est pas seulement une fracture d’accès. Elle est aussi une fracture de compréhension, de langue, de revenu, de territoire, de genre, de génération et de confiance.

Le Maroc a les moyens d’aborder cette question avec ambition et équilibre. Il peut faire du numérique et de l’IA non pas des facteurs supplémentaires d’inégalité, mais des leviers de cohésion familiale, d’inclusion territoriale, de transmission culturelle et de justice sociale.

À condition de commencer par cette vérité simple : la technologie ne devient progrès que lorsqu’elle atteint réellement les familles, toutes les familles, y compris celles que l’on ne voit pas depuis les grandes avenues des grandes villes.


Vendredi 3 Juillet 2026