Réalisée en 2025 auprès de 1 210 citoyens marocains et publiée en octobre 2026, l'enquête révèle que 48 % des répondants considèrent un homme de la famille comme un recours possible pour une femme victime de violences, contre 38 % pour une femme de la famille et 35 % pour la police. Les structures médicales et les associations locales sont nettement moins citées, avec respectivement 14 % et 6 %.
L'étude examine également la perception de l'évolution des violences : 42 % des répondants estiment qu'elles sont restées stables, 31 % qu'elles ont diminué et 16 % qu'elles ont augmenté. Parallèlement, 71 % considèrent le harcèlement de rue comme répandu, 58 % dans le milieu professionnel et 36 % au sein du foyer.
Autre évolution significative : la proportion de Marocains estimant que l'homme doit avoir le dernier mot dans les décisions familiales est passée de 61 % à 44 %.
À travers quatre infographies et une analyse sociétale, cet article interroge les limites de la protection informelle, l'accessibilité des dispositifs institutionnels, l'application de la loi 103-13 et les obstacles à l'autonomie des victimes.
Au-delà des statistiques, une interrogation demeure : comment passer d'une société où la protection des femmes dépend largement de leur entourage à une société où leurs droits garantissent effectivement leur sécurité ?
Pourquoi la famille reste-t-elle le premier recours cité face aux violences faites aux femmes, devant la police, les structures médicales et les associations ?
Le dernier Baromètre arabe consacré au Maroc révèle une contradiction sociale majeure. Alors que l’autorité masculine traditionnelle recule dans les opinions, 48 % des Marocains identifient un homme de la famille comme une source possible d’aide pour une femme victime de violences, contre 35 % qui citent la police. L’enquête ne mesure pas directement le nombre de femmes battues : elle éclaire la perception des recours disponibles et les limites de la protection telle qu’elle est envisagée par les citoyens.
1. Face aux violences, la famille avant les institutionsInfographie 1 — Vers qui une femme victime de violences peut-elle se tourner ?Part des répondants identifiant chaque source d’assistance. Plusieurs réponses possibles. Source : Arab Barometer, vague IX, Maroc, enquête 2025.Près d’un Marocain sur deux identifie un homme de la famille comme une personne vers laquelle une femme victime de violences peut se tourner. Le père, le frère, l’oncle ou un autre parent masculin apparaissent ainsi comme des protecteurs potentiels. Les femmes de la famille sont citées par 38 % des répondants, tandis que la police arrive à 35 %.
Ce résultat mérite une lecture nuancée. Il ne signifie pas que les victimes se tournent effectivement vers leur famille dans ces proportions. Il ne démontre pas non plus que la police refuse de les protéger. Il indique les sources d’assistance que les personnes interrogées considèrent comme possibles.
La solidarité familiale peut offrir un hébergement, un soutien financier, une écoute et une protection immédiate. Elle peut aussi, dans certaines situations, exercer une pression pour préserver l’unité familiale ou éviter le scandale. C’est toute l’ambivalence de la protection informelle : elle peut sauver, mais elle ne remplace ni la justice ni les garanties légales.
2. Les violences augmentent-elles ou diminuent-elles ?Infographie 2 — Perception de l’évolution des violencesLes perceptions des Marocains sont loin d’être uniformes. Une majorité relative considère que les violences sont restées stables, tandis que près d’un tiers estime qu’elles ont diminué. La part de ceux qui pensent qu’elles ont augmenté passe néanmoins de 13 % à 16 % entre les deux enquêtes.
Une perception de diminution n’est pas une mesure objective de diminution. Les violences conjugales peuvent rester invisibles lorsque les victimes ne déposent pas plainte, dépendent économiquement de leur conjoint ou craignent les conséquences sociales d’une dénonciation. Pour mesurer les violences subies, il faut compléter cette enquête d’opinion par des enquêtes de victimation et des données administratives fiables.
3. Le harcèlement : de la rue jusqu’à l’intérieur du foyerInfographie 3 — Où le harcèlement est-il perçu comme répandu ?Sept Marocains sur dix considèrent le harcèlement des femmes comme répandu dans la rue. Plus de la moitié partagent ce constat concernant le milieu professionnel. Et 36 % le jugent répandu au sein du foyer.
Le domicile, censé constituer un espace de sécurité, peut aussi devenir un lieu de domination, de contrôle et de violences psychologiques. Il faut toutefois éviter un amalgame : le harcèlement domestique n’est pas synonyme de violences physiques conjugales. Les deux phénomènes peuvent se recouper, mais ils ne se mesurent pas de la même manière.
La difficulté tient à la diversité des violences : coups, menaces, humiliations, contrôle économique, isolement social ou contraintes sexuelles. Une politique publique efficace doit pouvoir reconnaître ces différentes situations sans les réduire à une seule catégorie.
4. Moins d’autorité masculine, mais toujours le besoin d’un protecteurInfographie 4 — « L’homme doit avoir le dernier mot »−17 points
Adhésion à l’autorité masculine dans les décisions familiales. Source : Arab Barometer, vagues VIII et IX.En 2023-2024, 61 % des Marocains estimaient que l’homme devait avoir le dernier mot dans les décisions familiales. En 2025, ils ne sont plus que 44 %. La légitimité de l’autorité masculine traditionnelle semble donc s’affaiblir dans les opinions déclarées.
Pourtant, lorsqu’il s’agit d’identifier un recours face aux violences, l’homme de la famille reste la réponse la plus fréquemment citée. Ces deux résultats ne sont pas nécessairement contradictoires. On peut rejeter la domination masculine dans les décisions familiales tout en considérant qu’un père ou un frère constitue un soutien fiable en cas de danger. Mais ils illustrent une transition inachevée.
5. Que vaut une loi si les victimes ne savent pas vers qui se tourner ?Le Maroc dispose d’un cadre juridique de lutte contre les violences faites aux femmes, notamment avec la loi 103-13, entrée en vigueur en 2018. Le problème ne se limite donc pas à l’existence de textes. Il concerne également leur accessibilité, leur application, l’accueil des victimes, l’accompagnement médical et psychologique, les procédures judiciaires et les solutions d’hébergement.
Les résultats du Baromètre arabe ne permettent pas de mesurer directement l’efficacité de ces dispositifs. Mais le fait que seulement 14 % des répondants citent les structures médicales et 6 % les organisations locales comme sources d’aide constitue un signal qui mérite une investigation. S’agit-il d’une méconnaissance des dispositifs ? D’une implantation territoriale insuffisante ? De difficultés pratiques ? Ou simplement d’une préférence culturelle pour les réseaux de proximité ? Il faudrait approfondir ces hypothèses avant de conclure.
6. De la protection familiale au droit individuelLa question des femmes battues au Maroc ne peut pas être réduite à une confrontation entre hommes et femmes. Elle touche à la manière dont la société définit l’autonomie, la responsabilité familiale, la protection et l’accès à la justice.
Une femme victime de violences ne devrait pas avoir besoin d’un homme pour faire reconnaître sa souffrance. Elle peut évidemment recevoir l’aide d’un père, d’un frère ou d’un proche. Mais cette assistance doit rester un choix, jamais une condition préalable à sa protection.
L’enjeu est aussi territorial et social. Les femmes disposant de ressources financières, d’une autonomie professionnelle et d’un réseau d’entraide n’ont pas nécessairement les mêmes possibilités que celles qui vivent dans la précarité ou l’isolement. La lutte contre les violences doit donc concerner l’indépendance économique, l’accès à l’information juridique, la formation des professionnels, la disponibilité des structures d’accueil et la capacité à obtenir une protection rapide.
Conclusion — Une femme doit-elle être protégée par un homme ou par la société tout entière ?Le Maroc semble progressivement remettre en question la domination masculine dans la famille. C’est une évolution significative. Mais la véritable mesure du progrès ne résidera pas seulement dans la diminution du nombre de citoyens qui considèrent l’homme comme le chef naturel du foyer.
Elle résidera dans la capacité d’une femme à quitter une situation de violence sans craindre de perdre ses moyens de subsistance, sa dignité ou sa sécurité. La solidarité familiale doit rester une force. Elle ne doit pas être le dernier rempart lorsque les institutions sont absentes ou difficiles à mobiliser.
Une femme battue ne devrait pas avoir à chercher un homme suffisamment puissant pour la défendre. Elle devrait pouvoir compter sur des droits suffisamment solides pour la protéger.
Source et méthode : Arab Barometer, « Morocco: Gender Attitudes at a Glance », octobre 2026. Enquête auprès de 1 210 citoyens marocains, réalisée du 23 août au 6 septembre 2025 (marge d’erreur annoncée : ±3 points). Les visualisations restituent des opinions et perceptions, pas des taux de victimation. Les données de comparaison sont reprises de la synthèse de l’enquête. const bars=(id,data)=>{document.getElementById(id).innerHTML=data.map(x=>``).join('')}; bars('recours', [['Un homme de la famille',48],['Une femme de la famille',38],['La police',35,'blue'],['Hôpital ou centre médical',14,'teal'],['Association locale',6,'teal'],['Aucune aide possible',5,'gray']]);bars('evolution',[['2023–2024',13],['2025',16,'blue']]);bars('harcelement',[['Dans la rue',71],['Au travail',58,'blue'],['Au domicile',36,'teal']]);