Le 18 janvier 2026, au Complexe Moulay Abdellah, tout bascule en quelques secondes. À la 90ᵉ minute de la finale face au Sénégal, bien avant le penalty raté de Brahim Diaz et le but refusé aux Sénégalais, Ibrahim Mbaye, 17 ans, surgit dans un espace infime. Il élimine Saibari puis Aguerd avant de décocher une frappe puissante du gauche. Yassine Bounou signe alors un arrêt réflexe exceptionnel. Une action fulgurante, mais lourdement symbolique.
Car Mbaye ne représente pas seulement une menace sénégalaise. Il incarne surtout une occasion manquée pour le Maroc. Né d’un père sénégalais et d’une mère marocaine, le jeune attaquant du PSG avait envisagé de rejoindre les Lions de l’Atlas. Des échanges ont eu lieu avec Walid Regragui. Le sélectionneur souhaitait une intégration progressive par les équipes de jeunes, d’abord les U20, puis les U23. Le joueur, sûr de son potentiel, estimait avoir sa place en équipe A. Le Sénégal, lui, a tranché sans hésiter : convocation directe chez les A, participation à la CAN et projection vers la Coupe du monde. Mbaye a choisi la reconnaissance immédiate du talent. En finale, il a failli faire basculer l’histoire face au Maroc.
L’image d’Ibrahim Mbaye brandissant le trophée continental devant un sélectionneur qui avait hésité à l’intégrer résume cruellement les limites de la gestion de la nouvelle génération.
Pourtant, quelques mois auparavant, le Maroc avait remporté la Coupe du monde U20 au Chili, un exploit historique. Othmane Maamma, Ballon d’Or du tournoi, s’est imposé comme le leader de cette génération, confirmant ensuite en club jusqu’à être élu meilleur joueur du Championship et meilleur jeune de l’année aux CAF Awards. Yassir Zabiri, Soulier d’Or du Mondial U20, a lui aussi marqué les esprits. Malgré ces performances, aucun des deux n’a été intégré à la sélection A.
Il ne s’agit pas de précipiter les étapes, mais de reconnaître l’excellence lorsqu’elle s’impose. Une compétition mondiale de jeunes n’a de sens que si elle ouvre une passerelle vers l’élite. Sans cette continuité, un fossé se creuse : la nouvelle génération observe l’équipe nationale comme un horizon difficilement atteignable.
Continuité ou inertie ?
Durant la CAN, le Maroc a montré un visage solide mais figé. Même ossature, mêmes circuits de jeu, même tempo. Cette stabilité, longtemps bénéfique, a fini par limiter l’adaptabilité. La finale a cristallisé ces failles : manque de percussion, difficultés dans les petits espaces, créativité réduite.
La blessure de Hamza Igamane, arrivé diminué, a aggravé la situation. À ce niveau, terminer une finale sans solutions sur le banc n’est jamais anodin. Or, le Maroc manquait de profils capables de bouleverser le rythme et d’introduire de l’imprévisibilité. Maamma et Zabiri correspondaient précisément à ce besoin.
L’exemple argentin offre un contre-modèle éclairant. Championne du monde en 2022, l’Argentine n’a pas figé son groupe. Lionel Scaloni a rapidement intégré de jeunes talents, y compris après une finale U20 perdue face au Maroc. Le message est clair : le mérite sportif prime sur la hiérarchie installée. À l’inverse, aucun champion du monde U20 marocain n’a été appelé en équipe A. Une question s’impose alors : est-ce un choix cohérent ?
Le Maroc dispose aujourd’hui de ressources exceptionnelles : centres de formation performants, exportation croissante de joueurs, succès répétés des sélections de jeunes. Mais une sélection qui tarde à ouvrir ses portes à la relève envoie un signal de fermeture. Les binationaux hésitent, les talents calculent, et certains peuvent regretter ou reconsidérer leur choix.
À l’approche de la Coupe du monde 2026, le Maroc se trouve à un moment charnière. Le caractère de Walid Regragui est une force, mais il ne doit pas se transformer en rigidité. Les succès récents des U20, notamment la victoire mondiale face à l’Argentine après une défaite continentale contre le Sénégal, montrent qu’un renouveau est possible. Encore faut-il accepter de faire confiance à des jeunes décomplexés, capables de porter les ambitions les plus élevées.