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Francophonie au Maroc : une langue influente, sans être dominante

Au Maroc, la francophonie entre héritage, usage et recomposition


Rédigé par La rédaction le Vendredi 20 Mars 2026

La bataille symbolique entre arabisation et francophonie n’a plus l’intensité d’hier au Maroc. Les grandes querelles idéologiques se sont apaisées, les postures se sont usées, et le pays semble avoir appris à vivre avec sa pluralité linguistique. Mais l’apaisement ne signifie pas fusion. Car derrière la façade du compromis, une réalité plus subtile persiste : arabophones et francophones ne partagent pas toujours le même espace mental. Ils ne vivent pas ensemble ; ils vivent souvent face à face.

Ce face-à-face ne se résume ni à une opposition culturelle simpliste ni à une nostalgie du passé. Il traverse l’école, l’université, l’entreprise, l’administration, les médias et jusqu’aux trajectoires individuelles. Au Maroc, choisir une langue, la maîtriser ou en être privé, continue de peser sur la manière d’habiter le monde, d’accéder au savoir, de circuler dans la société et de se projeter dans l’avenir. La langue reste un pouvoir discret.

Dans ce paysage, le français conserve une influence réelle, mais moins incontestée. Il demeure langue de travail, de prestige et de sélection dans de nombreux secteurs, tandis que l’arabe consolide sa légitimité nationale et que l’amazigh affirme plus fortement sa place institutionnelle. Quant à l’anglais, il attire une jeunesse qui ne veut plus seulement hériter d’un ordre linguistique, mais choisir la langue de ses ambitions. Le Maroc n’est donc plus dans la guerre des langues ; il est entré dans l’ère de leur concurrence silencieuse.



Francophonie au Maroc : chiffres, usages et zones d’influence

Francophonie au Maroc : une langue influente, sans être dominante

À l’occasion du 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, il faut partir d’un constat simple : au Maroc, le français n’est pas une langue officielle, mais il reste une langue de travail, d’ascension scolaire et de circulation sociale très puissante. La journée du 20 mars renvoie à la naissance, le 20 mars 1970 à Niamey, de l’agence devenue ensuite l’OIF.

Le chiffre le plus souvent repris aujourd’hui vient de l’Observatoire de la langue française de l’OIF : le Maroc compterait 36,2 % de francophones en 2025. Ce pourcentage ne signifie pas que 36,2 % des Marocains parlent français au quotidien dans tous les contextes ; il s’agit d’une estimation de population capable d’utiliser la langue française à divers degrés.

Quand on regarde les données les plus concrètes du RGPH 2024 du HCP, on voit mieux la réalité du terrain. Dans les usages linguistiques déclarés, 91,9 % de la population utilise la darija, 24,8 % les différentes expressions de l’amazigh, et 0,8 % la hassania. Autrement dit, dans la vie ordinaire, le socle linguistique du pays reste d’abord national et pluriel, pas francophone au sens culturel classique.

En revanche, chez la population alphabétisée de 10 ans et plus, le français conserve un poids très important : 57,7 % savent le lire et l’écrire, contre 20,5 % pour l’anglais, tandis que l’arabe culmine à 99,2 %. C’est un indicateur central : le français demeure bien plus fort que l’anglais dans les compétences écrites installées, même si l’anglais progresse.

C’est là que se joue la vraie photographie du Maroc linguistique : la langue de la maison et de l’affect n’est pas la langue de l’école sélective, de certains métiers qualifiés ou d’une partie des affaires. Le français est surtout utilisé dans plusieurs espaces précis : une partie de l’enseignement, en particulier les filières scientifiques et techniques ; de larges segments de l’enseignement privé ; les milieux d’entreprise, de finance, de conseil, de médecine, d’ingénierie, ainsi qu’une partie des médias et de la communication. Cette domination n’est pas constitutionnelle, elle est sociologique et professionnelle. Les langues officielles du Royaume restent l’arabe et l’amazigh.

Le système éducatif confirme ce poids. Le réseau de l’enseignement français au Maroc annonce 44 établissements répartis sur le territoire. Ce n’est pas marginal : cela dit la force d’une demande sociale durable pour un cursus francophone ou bilingue à forte valeur perçue.

L’autre indicateur très parlant est la mobilité étudiante. D’après Campus France, le Maroc était le premier pays d’origine des étudiants étrangers en France en 2022-2023 avec 45 162 étudiants, soit 11 % du total. Même avec une légère érosion de l’attractivité française, ce lien universitaire reste massif et contribue à entretenir le prestige pratique du français au Maroc.

Il faut donc éviter deux caricatures. La première serait de dire que “le Maroc est francophone” comme si le français structurait toute la société. C’est faux au regard des usages populaires et domestiques. La seconde serait d’affirmer que “le français est fini”. C’est tout aussi faux : il reste très présent dans les circuits de pouvoir symbolique, dans la formation, dans les diplômes, dans certains recrutements et dans les échanges économiques.

La vraie question en 2026 n’est donc plus seulement : combien de Marocains utilisent le français ? Elle est plutôt : où, pour quoi, et avec quel rendement social ? Aujourd’hui, le français reste une langue de distinction scolaire et professionnelle, mais il n’est plus seul. L’anglais monte dans les imaginaires d’avenir, tandis que l’arabe et l’amazigh consolident leur légitimité institutionnelle et civique. Le Maroc n’abandonne pas la francophonie ; il la repositionne dans un paysage devenu plus concurrentiel.

En une formule : au Maroc, la francophonie n’est ni un mythe ni une totalité ; c’est une puissance installée, mais désormais contestée par le multilinguisme réel du pays.


Génération Z : pourquoi l’anglais gagne en désir, même là où le français reste utile

La génération Z marocaine ne rejette pas mécaniquement le français ; elle déplace son imaginaire d’avenir. Pour beaucoup de jeunes, l’anglais est la langue des plateformes qu’ils fréquentent, des séries qu’ils regardent, des tutoriels qu’ils consomment, des outils numériques qu’ils utilisent et des opportunités globales qu’ils visent. Une étude du British Council menée auprès des 15-25 ans en milieu urbain montrait déjà que 40 % des répondants considéraient l’anglais comme la langue la plus importante à apprendre, contre 10 % pour le français, et que deux tiers pensaient que l’anglais finirait par supplanter le français comme première langue étrangère.

Ce basculement tient aussi à une réalité très concrète : le français reste fort dans les institutions, mais il apparaît à une partie de la jeunesse comme une langue de sélection sociale, alors que l’anglais donne le sentiment d’un accès plus direct, plus horizontal, plus mondialisé. Le reportage du Monde résume bien cette perception : pour beaucoup d’étudiants, l’anglais est jugé “plus facile, plus utile, plus populaire”, et surtout plus connecté à la recherche, aux publications, aux carrières internationales et à l’économie numérique.

Il y a enfin une dimension symbolique. L’anglais bénéficie d’une image de langue “neutre”, moins chargée historiquement que le français, souvent associé au passé colonial mais aussi aux hiérarchies sociales locales. Dans le même temps, les jeunes l’apprennent massivement hors de la classe, par auto-apprentissage, immersion culturelle et usage quotidien d’internet. C’est ce qui explique un paradoxe frappant relevé dans le débat marocain : malgré le poids encore très fort du français, l’anglais avance plus vite dans le désir que dans l’institution. Et c’est souvent là que commencent les vraies bascules linguistiques.




Vendredi 20 Mars 2026