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GMT : Aveu d’échec, calcul électoral ou éclair de science : que faut-il retenir ?


Par Mohammed BENAHMED, Expert international en stratégies de développement territorial durable et financement. Lauréat du Prix de l'Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit (1re édition 2005).

Le 25 juin 2026 restera incontestablement gravé dans les annales de notre histoire politique récente. Non pas comme le jour d'une grande vision réformatrice ou d'une fulgurance stratégique, mais comme celui d'un aveu d'échec monumental et d'une capitulation en rase campagne.



En annonçant officiellement le retour définitif à l'heure légale de Greenwich (GMT) à partir du 20 septembre prochain, le gouvernement vient de signer l'acte de décès d'une anomalie temporelle qui aura duré huit longues années. – zz

Dans une tribune détaillée que j'ai publiée en mars dernier dans le Cercle des experts/L’économiste :

GMT +1 : Illusion économique et mirage, j'alertais déjà vigoureusement l'opinion publique et les décideurs sur l'impasse totale du maintien de l'heure d'été. Je qualifiais alors cette mesure d'illusion économique et de mirage énergétique, sommant l'Exécutif de confronter enfin ce dogme administratif à la rationalité scientifique et médicale.

Aujourd'hui, les faits, têtus et implacables, nous donnent raison. Mais si le citoyen marocain peut légitimement célébrer la fin de ce calvaire chronobiologique, l'analyste des politiques publiques se doit de décortiquer le timing, les non-dits et les motivations réelles de cette volte-face spectaculaire.

Sommes-nous face à une soudaine illumination scientifique de nos gouvernants, ou assistons-nous, médusés, à un hold-up électoral de la dernière heure ?

Autopsie d'un dogme : Huit années de maltraitance chronobiologique institutionnalisée

GMT : Aveu d’échec, calcul électoral ou éclair de science : que faut-il retenir ?
Pour mesurer l'ampleur du revirement actuel, il est indispensable de replonger dans la genèse de cette erreur de gouvernance.

Depuis l'adoption précipitée en 2018 du décret pérennisant le GMT+1 tout au long de l'année, les Marocains ont été les cobayes non consentants d'une expérience sociale désastreuse.

L'État, mû par une logique purement comptable, a imposé un choix lourd de conséquences physiologiques sur la base d'un argumentaire purement administratif dont les hypothèses n'ont jamais été rendues publiques.

La science, pourtant, n'a cessé d'alerter. Vivre durablement sur le fuseau ouest d'une zone horaire impose ce que les chronobiologistes appellent un « social jetlag » : un décalage permanent et destructeur entre l'horloge biologique, dictée par l'ensoleillement naturel, et l'horloge sociale, imposée par la montre.

Comme je le soulignais en m'appuyant sur une revue systémique exhaustive publiée fin 2025 dans Sleep Medicine Reviews, le maintien de cette heure artificielle réduit dramatiquement la durée du sommeil, fragmente le repos et accroît dangereusement la somnolence diurne.

Le Centre Africain d’Études Stratégiques et Digitales (CAESD), dans son rapport de février 2026, avait même chiffré ce traumatisme physiologique à une perte moyenne de 19 minutes de sommeil par jour et par citoyen.

Pendant huit ans, nous avons sacrifié la santé publique sur l'autel d'un fétichisme de la synchronisation. Nous avons exposé notre population à des troubles métaboliques et à des maladies cardiovasculaires.

Nous avons exigé de l'ouvrier, du chauffeur routier et de l'écolier qu'ils entament leurs journées dans le froid mordant et l'obscurité totale des matins d'hiver, générant une recrudescence mesurable des accidents de la route et une chute drastique des performances scolaires.

Pire encore, nous avons exacerbé le sentiment d'insécurité des femmes et des jeunes filles dans les zones périphériques et rurales, forcées de se déplacer de nuit. Et que dire du mois sacré de Ramadan ?

Pour accommoder le jeûne, le gouvernement concédait un retour temporaire au GMT, avant de réimposer le GMT+1 juste après l'Aïd, infligeant au corps social un « yo-yo horaire » ubuesque, poussant les capacités d'adaptation physiologique des citoyens dans leurs derniers retranchements.

Quatre changements d'heure par an : une folie que seul un aveuglement technocratique pouvait justifier.

Le mirage énergétique pulvérisé

Face à ce bilan socio-sanitaire accablant, l'argumentaire officiel continuait de s'abriter derrière de prétendus gains énergétiques.

Or, le paradigme des années 1970 – né du premier choc pétrolier et qui a conduit l'Europe à généraliser l'heure d'été – est aujourd'hui totalement obsolète.

L'Europe elle-même cherche à s'en défaire depuis 2019, consciente de sa nocivité et de son inefficacité. La révolution technologique, avec l'avènement généralisé des ampoules LED, a rendu la part de l'éclairage marginale dans la consommation électrique globale.

Les économies d'éclairage réalisées le soir sont désormais largement annulées par la surconsommation de chauffage lors des froides matinées d'hiver, ou de climatisation lors des longues soirées estivales.

Dans ce désert de rationalité gouvernementale, il convient toutefois de saluer une rare éclaircie de courage politique et de probité intellectuelle. Le 13 avril 2026, interpellée au Parlement, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, a brisé l'omerta.

Avec une rigueur implacable d’analyse de l’impact sur l'écosystème énergétique national, elle a confirmé publiquement l'absence de réduction substantielle de la consommation électrique escompté du GMT+1.

Cette déclaration fera date car la ministre a fait primer la vérité scientifique sur toute autre considération. Elle a pulvérisé la clé de voûte de l'argumentaire pro-GMT+1, du moins sur le volet de l’électricité.

Quant à l'alibi de la compétitivité et de la synchronisation avec l'Europe pour nos secteurs mondialisés (centres d'appels, nearshoring), il ne tenait plus la route à l'ère du télétravail et de l'automatisation, où l'accommodation économique ne justifie en rien l'inconfort national de 38 millions d'habitants.

Le braquage électoral : Quand la majorité plagie l'opposition

La question brûlante qui s'impose dès lors est la suivante : si le constat de l'inefficacité énergétique était officiellement posé et assumé en avril par la ministre de tutelle, et si les appels au secours des pédiatres, des psychiatres et des citoyens résonnaient depuis des années, pourquoi avoir attendu ce 25 juin 2026 pour acter le retour au GMT ?

Pourquoi avoir méprisé cette pétition colossale ayant rassemblé plus de 200 000 signatures réclamant la fin du GMT+1 au Maroc ?

La réponse ne relève ni de la chronobiologie, ni de la macroéconomie. Elle transpire le calcul politicien. À trois mois du scrutin législatif de septembre 2026, la tension monte.

L'opposition, sentant l'exaspération profonde du corps social, avait intelligemment fait du retour au GMT une promesse phare de sa campagne, un levier puissant pour capter un électorat épuisé par huit ans de désynchronisation forcée.

Pris de court et craignant un vote sanction massif, le gouvernement sortant a opéré un véritable braquage électoral. Il a purement et simplement siphonné le programme de ses adversaires. Il y a matière à s'interroger gravement sur la santé de notre démocratie représentative.

Sommes-nous en train d'assister à une récupération politique sur fond de campagne anticipée financée par les moyens de l'État ?

Si la majorité sortante, acculée par son propre bilan, se met à adopter frénétiquement les résolutions de l'opposition à quelques semaines des urnes, quelle est la raison d'être de ces élections ? Il s'agit d'une manœuvre classique de « dépollution électorale ».

Un changement opportuniste de posture en temps inopportun, visant à retirer le caillou GMT de la chaussure des électeurs avant qu'ils n'entrent dans l'isoloir. On ne supprime pas l'heure d'été parce qu'on a soudainement compris la littérature scientifique ; on la supprime parce qu'on a lu les sondages.

Pour une véritable ingénierie de la décision publique

Ce retour au GMT, bien qu'infiniment salutaire pour notre bien-être, souffre malheureusement du même vice de forme que l'instauration du GMT+1 en 2018 : l'absence cruelle de méthode, d'évaluation indépendante et de concertation préalable.

On a imposé une heure artificielle en catimini sans consulter le peuple, et on la retire aujourd'hui dans l'urgence, motivé par la peur du bulletin de vote plutôt que par l'« Evidence-based policy » (politique fondée sur la preuve).

La fin du GMT+1 est une victoire éclatante de la science et de la résilience citoyenne sur l'aveuglement technocratique. Mais elle doit servir de leçon magistrale pour l'avenir.

L'État ne peut plus gérer le temps de la nation, la santé de nos enfants et notre métabolisme social au gré des contingences électorales. Le prochain Exécutif devra impérativement tirer les conclusions de ce fiasco de huit ans en institutionnalisant la transparence.

Cela passe par la déclassification des études qui ont fondé le funeste décret de 2018, et par l'obligation légale de mandater désormais des contre-expertises indépendantes (associant le Ministère de la Santé, le HCP, le CESE, experts indépendants) avant toute décision impactant le quotidien des Marocains.

Le temps légal d'une nation n'est pas un simple curseur macroéconomique ajustable pour complaire à des partenaires étrangers ou pour sauver une fin de mandat.

C'est un bien commun fondamental qui cadence la vie familiale, l'éducation, la sécurité et la santé. Si nous avons aujourd'hui, fort heureusement, remis nos pendules à l'heure du soleil, le plus dur reste à faire : remettre définitivement notre gouvernance publique à l'heure de la rationalité, de l'éthique et de la responsabilité.


Lundi 29 Juin 2026