Hier, inchallah. Aujourd’hui, alhamdoulillah. Et demain ?




Il y a des soirées électorales qui vous arrachent une petite phrase avant même de vous inspirer une grande analyse. Pour Abdul El-Sayed, nous disions : « إن شاء الله ». Maintenant que sa victoire est annoncée, nous disons : « الحمد لله ». Deux expressions, un sourire, et cette impression que quelque chose vient de bouger dans un paysage politique où l’on finissait par croire certaines portes définitivement verrouillées.

Le démocrate Abdul El-Sayed a remporté l’élection sénatoriale du Michigan face au républicain Mike Rogers, selon l’Associated Press. Fils d’immigrés égyptiens et ancien responsable de santé publique, il deviendra le premier sénateur musulman des États-Unis. Voilà pour le fait. Et voilà, aussi, pourquoi cette victoire résonne bien au-delà des frontières de son État.

Car un bulletin de vote peut parfois voyager très loin. Il reste dans une urne américaine, mais son écho arrive jusque dans nos conversations, nos téléphones, nos groupes familiaux. On se surprend à suivre un scrutin du Michigan avec une attention que certaines réunions de proximité aimeraient bien susciter. La politique possède ce curieux pouvoir : rendre soudain familier un homme dont on ignorait presque tout quelques mois auparavant.

Reconnaissons-le sans nous excuser : voir un prénom arabe entrer dans une institution aussi puissante procure une émotion particulière. Quand tant de discours vous présentent comme un problème, une présence devient un événement. Quand les appartenances servent trop souvent de soupçons, une élection peut desserrer un peu l’étau.

Mais attention au raccourci affectueux : « Il est des nôtres, donc il pense comme nous. » Abdul El-Sayed est un élu américain. Ses électeurs vivent au Michigan. Ils attendent des réponses sur leur santé, leur pouvoir d’achat, leur avenir. Sa campagne a notamment défendu la couverture universelle de santé et la réduction de l’influence de l’argent extérieur dans les élections. C’est aussi sur ces engagements qu’il faudra apprécier son action. 

Nous avons parfois une manière généreuse, mais encombrante, d’adopter les réussites des autres. Un scientifique perce : nous retrouvons ses origines. Un sportif triomphe : nous reconstituons son arbre généalogique. Un candidat gagne : nous lui préparons presque une feuille de route diplomatique. La fierté est humaine. Le mandat imaginaire que nous lui ajoutons l’est beaucoup moins.

Laissons donc à cette victoire sa joie, sans lui demander de réparer immédiatement toutes les blessures du monde. Aucun siège au Sénat ne possède cette puissance. Et aucun homme, aussi prometteur soit-il, ne mérite qu’on lui abandonne d’avance notre esprit critique.

C’est précisément ici que commence le troisième temps de notre formule : « Et demain ? »

Demain, il faudra choisir, négocier, expliquer ses votes, défendre des priorités et répondre des compromis. L’enthousiasme des soutiens rencontrera la lenteur des institutions. Les convictions rencontreront les rapports de force. Le symbole devra produire du travail.

Souhaitons-lui de garder ses convictions quand les applaudissements seront retombés. Et souhaitons à ceux qui le célèbrent aujourd’hui de conserver leur exigence demain. On peut se réjouir d’une élection sans signer un chèque en blanc à l’élu.

Alors oui : hier, inchallah. Aujourd’hui, alhamdoulillah. Savourons ce moment.

Mais dès demain, monsieur le sénateur élu, il faudra rendre des comptes. Car le soir d’une victoire, on remercie le ciel. Pendant tout un mandat, on répond aux citoyens.


Mercredi 4 Novembre 2026

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