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Hydrocarbures au Maroc : Les angles morts de la libéralisation


Par Mohammed Benahmed : Expert international en stratégies de développement durable et financement. Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005.

La problématique de la tarification des hydrocarbures au Maroc suscite un débat ininterrompu depuis la libéralisation du secteur en 2015, dans un contexte de hausse des prix des carburants et de doutes persistants sur les marges bénéficiaires des sociétés de distribution.

Cet article vise à analyser les mécanismes de tarification, la structure du marché, et l'impact des facteurs géopolitiques et fiscaux sur les prix, tout en mettant en évidence les dysfonctionnements structurels qui limitent l'efficacité de la concurrence et affectent la sécurité énergétique.

Le secteur des hydrocarbures constitue l'un des piliers fondamentaux de l'économie marocaine, en raison de son lien direct avec les transports, la production et le pouvoir d'achat.

La décision de libéraliser les prix a entraîné le passage d'un système réglementé à un système de marché, soulevant des interrogations sur la capacité du marché à atteindre l'équilibre entre l'offre et la demande en l'absence d'intervention directe de l'État.



Mécanisme de tarification, concurrence et fiscalité

La tarification des hydrocarbures au Maroc repose sur un ensemble de déterminants fondamentaux :

- Les prix du pétrole brut sur le marché international (liés au cours du Brent).

- Les coûts de raffinage, de transport et de stockage.

- Les taxes, notamment la Taxe Intérieure de Consommation (TIC) et la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA).

- Les marges bénéficiaires des sociétés de distribution. Dans ce modèle, les entreprises opérantes jouissent de la liberté de fixer les prix, soumettant ainsi le marché à une logique de concurrence théorique.

L'observation empirique révèle que le marché de la distribution des hydrocarbures au Maroc se caractérise par une forte concentration. Dominé par un groupe restreint d'acteurs, il se rapproche d'un modèle d'oligopole. Il en résulte:

- Une faible concurrence tarifaire effective.
- Une convergence des prix entre les différentes entreprises.
- Une transparence limitée dans la détermination des marges bénéficiaires. Cette situation a renforcé le débat sur l'éventuelle existence de pratiques coordonnées indirectes entre les acteurs du marché.

Les taxes représentent une part importante du prix final des hydrocarbures, faisant de l'État un acteur indirect dans la fixation des prix. Cette fiscalité se caractérise par :

- Son caractère relativement fixe, indépendamment des fluctuations des prix internationaux.
- Sa contribution significative aux ressources du budget général. Toutefois, ce rôle soulève la problématique de l'équilibre entre les exigences des finances publiques et la protection du pouvoir d'achat des citoyens.

Facteurs géopolitiques et sécurité énergétique

Hydrocarbures au Maroc : Les angles morts de la libéralisation
Le marché marocain est directement influencé par les fluctuations internationales, notamment :

- Les tensions au Moyen-Orient.
- Les risques liés à l'approvisionnement en pétrole via les corridors stratégiques tels que le détroit d'Ormuz.
- Les fluctuations de l'offre et de la demande mondiales. Compte tenu de la dépendance quasi totale du Maroc aux importations, ces facteurs se répercutent rapidement sur les prix intérieurs.

Le Maroc fait face à plusieurs défis liés à la sécurité énergétique, dont les plus marquants sont :

- L'absence de raffinage local suite à l'arrêt de la raffinerie "SAMIR".
- La limitation du stock stratégique, qui ne couvre qu'environ 30 jours.
- La forte dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs. Ces facteurs rendent l'économie nationale extrêmement vulnérable aux chocs exogènes.

Pistes de réformes

La libéralisation du secteur des hydrocarbures n'a pas été accompagnée d'un renforcement suffisant des mécanismes de régulation efficace et de concurrence, ce qui a fait émerger :

- Un déséquilibre structurel du marché.
- La persistance de prix élevés malgré leur baisse occasionnelle sur le marché international.
- L'érosion de la confiance des consommateurs quant à la transparence de la tarification. De plus, l'absence d'une vision intégrée de la sécurité énergétique exacerbe la fragilité du secteur.

On peut en déduire que la problématique de la tarification des hydrocarbures au Maroc est de nature structurelle. Elle nécessite une approche intégrée avec des réformes profondes, parmi lesquelles :

- Le renforcement du rôle des instances de régulation et de concurrence pour garantir l'équilibre économique et social.

L'amélioration de la transparence de la structure des prix et des marges bénéficiaires.

- La révision de la politique fiscale liée aux hydrocarbures (TIC, TVA).

- Le renforcement du stock stratégique conformément aux standards internationaux.

- Le développement des capacités de raffinage ou la diversification des sources d'approvisionnement.

Par Mohammed Benahmed.


Mercredi 1 Avril 2026